La nouvelle tour de Babel de Julien Gosselin

Avec une pièce de presque dix heures, Julien Gosselin impose son oeuvre colossale sur la scène théâtrale française. Adaptant trois romans, le metteur en scène soulève la question d’une crise du langage via le récit d’individus confrontés au terrorisme de la fin du vingtième siècle

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L’emploi très contemporain de l’écran

« Les récits sont inutiles s’ils n’absorbent pas nos terreurs ». Cette phrase lâchée avec effroi par un des nombreux personnages de la pièce résonne en chacun des spectateurs du titanesque triptyque (9h40) mis en scène par Julien Gosselin. L’artiste offre à nos yeux, nos oreilles et notre épiderme un spectacle intense. Le lien entre les trois pièces qui s’enchaînent ? Toutes sont des adaptations de romans de Don DeLillo, auteur américain du XXe siècle, et racontent l’histoire d’un individu un jour confronté au terrorisme. Joueurs place son intrigue dans le New York des années 70, où un homme s’ennuie dans son couple et tombe dans la violence pure. Mao II brosse le portrait d’un écrivain célèbre à la retraite qui voit surgir le terrorisme oriental des années 1990 dans sa vie. Les noms est le récit d’un homme d’affaires fasciné par une secte criminelle qui sévit dans le bassin méditerranéen selon des règles sombres régies par l’alphabet, dans la crise politique orientale des années 1970.

Le mot comme image

Au-delà de la thématique commune du terrorisme, le réel objet théâtral se dévoile au fil de la pièce. Entre des personnages qui ne savent pas communiquer, un écrivain qui ne parvient pas à achever son dernier roman et une secte qui tue absurdement selon les initiales de ses victimes, c’est la question du mot qui est en jeu. Et surtout de sa violence. Le metteur en scène pose en filigrane une question dont l’importance l’a frappée en lisant Don DeLillo : celle du pouvoir de la parole, mais aussi de sa vacuité et de son impuissance.

Le procédé théâtral-même de Julien Gosselin reflète cette idée. Sur le plateau, l’artiste déploie des œuvres littéraires foisonnantes. En 2013, pour son premier spectacle, il adapte Les particules élémentaires de Houellebecq. En 2016 il met en scène l’oeuvre titanesque 2666 de Roberto Bolaño. Cette fois-ci, il adapte trois romans de Don DeLillo. Pourquoi s’attache-t-il à mettre en image et en son des romans ? Le metteur en scène éclate la langue sur scène, la dissèque. Les personnages y jettent leurs pensées, dialoguent sourdement, luttent aveuglément. Ils militent, hurlent, chantent, en français, anglais, chinois, dans des langues inventées. Ils crachent leur haine, chuchotent leur désespoir, surjouent leur épanouissement. Ils se perdent eux-mêmes et perdent parfois le public dans des circonlocutions interminables.

Car oui, le spectateur ne peut suivre cette masse verbale lancée à toute allure. C’est peut-être l’effet recherché. Au fur et à mesure des heures de spectacle, le langage, matrice des œuvres lues, perd son sens sur la scène. Il devient image saturée, empreinte émotionnelle. On ne lit plus tous les textes projetés sur le grand écran de la scène, on n’écoute plus entièrement les diatribes des comédiens : on voit le langage. Il crée des images qui frappent nos esprits au fer rouge. Cette femme qui hurle sur scène son amour pour le régime communiste. Cette autre, en robe de mariée, entourée par de talentueux musiciens. Elle pleure, danse, s’accroche au micro et répète en anglais que la parole est l’arme la plus puissante du monde. Cet homme, nu, ensanglanté. Il grogne des paroles incompréhensibles et se tord sur le sol comme une bête préhistorique, d’avant l’histoire, d’avant la langue.

Éprouver le spectacle

Les trois pièces nous mettent à l’épreuve d’une brutalité vivante et angoissante. Au travers de trois vies différentes, elles nous renvoient à nos propres frayeurs. Julien Gosselin donne une vision du théâtre presque douloureuse : son art n’est pas une solution donnée. Il n’est même pas une question posée sans réponse. Il est pire : une fracture, que le spectateur éprouve dans l’épaisseur de cette journée de théâtre. Le metteur en scène démonte d’ailleurs toute tentative de linéarité, il se joue de l’ordre chronologique de chacune des histoires ou des dates de parution des œuvres de son triptyque. Les récits se déroulent successivement, sans continuité, dans une théâtralité qui fait fi de toute ordre préétabli.

Sur le plateau, il y a des films projetés, du théâtre pur, de la musique live, des changements de décor pendant des scènes, des espaces fermés, d’autres ouverts, de la fumée, des stroboscopes. Il n’y a pas d’entracte mais des intermèdes, pendant lesquels les comédiens continuent à parler, à chanter. Toujours. Que ça ne s’arrête jamais. Le spectateur est immergé dans cette expérience théâtrale dense et sans temporalité.

Cette immersion se fait aussi grâce à l’arme la plus efficace du metteur en scène -la caméra. Le procédé est simple : les comédiens jouent une scène filmée et retransmise en direct sur des écrans. Le spectateur a donc la plupart du temps une double vision. D’abord celle lointaine des comédiens et d’un caméraman qui les filme, dans des espaces plus ou moins visibles, derrière un voile, une vitre ou même dans des espaces clos invisibles au spectateur. Puis, celle sur les écrans : plans-séquences, plans rapprochés réalisés par l’équipe technique dont le travail remarquable mérite d’être salué.

La poésie avant la fiction

Finalement, la fiction et sa cohérence importent peu puisque le véritable objet théâtral, c’est la poésie. Le dernier tableau en est la preuve. Personnages ou comédiens, peu importe, ce sont des hommes qui nous font face. Il n’y a plus d’obstacle : ni cloison, ni vitre, ni caméra. Et c’est dans cette épuration la plus totale que Julien Gosselin assène son dernier coup, dans une image déchirante. Celle d’humains pleinement conscients de leur vacuité -une image terrible mais libératrice. On est touchés par l’un des grands pouvoirs du théâtre : la catharsis, qui nous fait dire « Je ne suis pas seul ».

Joueurs/Mao II/Les noms, mise en scène Julien Gosselin et collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, d’après les romans de Don DeLillo

Où voir cette pièce ? 

Paris, Odéon Théâtre de l’Europe, du 17 novembre au 22 décembre 2018
Annecy,  Bonlieu Scène Nationale, le 19 janvier 2019
Banlieue parisienne ouest, Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, le 16 février 2019
Anvers, DeSingel, les 2 et 3 mars 2019
Brest, Le Quartz, du 23 au 30 mars 2019


Juliette Pierron

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