My revolution is better than yours, explorer la révolution

En mai 2018, le centre dramatique national Nanterre-Amandiers a célébré le 50ème anniversaire de Mai 68,  invitant plusieurs artistes à créer à partir de ce thème commun. Parmi eux, Sanja Mitrovic, artiste originaire d’ex-Yougoslavie et sa compagnie Stand Up Tall Productions. My revolution is better than yours est le fruit de leur réflexion sur ces événements de Mai 68, une pièce où l’émotion se dégage de la simplicité.

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Dans la salle de spectacle où le public s’installe pour assister à My revolution is better than yours, la nouvelle pièce de Sanja Mitrovic et de sa compagnie Stand Up Tall Productions, il n’y a pas de rideau. Il n’y a pas non plus de coulisses. Les quatre comédiens installés sur la scène discutent entre eux ou s’occupent distraitement à quelque chose, à l’aise sur ce plateau qui sera leur terrain de jeu pour la soirée. Les éléments qui composent la scène intriguent : un fond vert, deux caméras sur pied, de grotesques touffes d’herbe en rafia, ou encore une voiture en fond de scène dont on n’aperçoit que l’avant. Avant même que la salle ne s’assombrisse, on brûle de connaître le lien entre tous ces éléments.

Noir dans la salle. Un cinquième comédien sort du public et arrive sur scène. Installé devant le fond vert, face à la caméra, le jeune homme en jean-baskets raconte en français son histoire, son image est projetée sur un grand mur gris. Il est originaire du Darfour, au Soudan du Sud et a grandi en Libye. Arrivé en Europe par la Méditerranée, sur ces tristement célèbres bateaux de fortune vus maintes fois à la télévision ou dans les journaux, il explique sa présence ici, au théâtre : il a rencontré la metteuse en scène, Sanja Mitrovic, qui lui a demandé de participer à la création de cette pièce portant sur les révolutions de mai 68 pour y apporter un regard extérieur – celui d’un individu qui a vu et vécu, en leur cœur, les conflits majeurs de notre époque et qui est peut-être le plus à-même de réfléchir à ce qu’est une révolution.

Ces premières minutes, à l’instar du théâtre contemporain, brisent complètement l’illusion de la fiction. Le ton est donné : ici le théâtre ne tait pas son nom mais se revendique comme tel. Il ne cache pas ses artifices et ses rouages mais les montre. Caméras, rallonges, projecteurs, maquillage, costumes : tout est visible sur le plateau. Le théâtre ne met pas en scène des personnages, mais des comédiens : Mohamed, Vladimir, Maria, Jonathan, Darya.

Image 2 - Revolution

La pièce alterne entre témoignages réels de moments révolutionnaires et reconstitutions de scènes du film Viva Maria! de Louis Malle, narrant l’histoire de deux danseuses de Music-hall interprétées par Jeanne Moreau et Brigitte Bardot, éprises du même insurgé centraméricain. A la mort de ce dernier, elles luttent pour sa cause jusqu’à la victoire de la révolution.

Les témoignages sont rapportés dans l’épurement le plus total. Ils sont avant tout ceux, personnels, des comédiens : le souvenir de la prise du Parlement serbe par les étudiants, les manifestations russes contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le récit familial de la lutte des Algériens en France dans les années 60 et la remémoration d’une Yougoslavie au bord de l’effondrement. Mais les comédiens racontent aussi d’autres histoires, celles de personnalités qui ont œuvré pour la révolution. Parmi tant d’autres : le cinéaste slovéno-serbe Stevo Zigon, l’avocat français Tiennot Grumbach, la poétesse russe Natalia Gorbanevskaya, Jan Palach, l’étudiant tchécoslovaque qui s’est immolé publiquement en protestation à l’occupation soviétique. Les comédiens filmés face caméra recomposent cette mosaïque d’hommes et de femmes qui ont fait la révolution, l’ont étudié, s’en sont détournés, parfois s’y sont perdus. Des paroles bouleversantes par la simplicité de leur énonciation.

Au dessus de la noirceur de plomb de ces terribles récits, le film de Louis Malle se pose, léger comme une plume. Les scènes reconstituées, à moitié au plateau à moitié derrière la caméra, sont mordantes. Les comédiens surjouent des scènes d’amour dignes de télénovelas, ils se lancent des bombes en papier mâché, se tirent dessus avec des mitraillettes en toc. Jouant sur fond vert, l’image finale les plonge dans des décors aux perspectives fausses et aux contours mal dessinés, complètement « cheap ».

Cette alternance entre témoignage presque journalistique et surjeu loufoque procure à la pièce un rythme qui ne s’essouffle pas -grâce à l’énergie des acteurs- et une profondeur de champ -grâce à l’usage de la caméra. Adulée par le théâtre contemporain, la caméra a pris une place majeure ces dernières années, parfois de manière peu convaincante voire inutile. Ici, elle est utilisée de manière intelligente. D’un côté, elle sublime les récits par l’émotion qui se dégage de la brutalité du face caméra. De l’autre, elle se moque tendrement et sans mépris d’un cinéma qui veut tout rendre sexy : la guerre, la mort, la révolution.

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Jusque dans le titre terriblement ironique de la pièce, la metteuse en scène et les comédiens nous font comprendre leur vision de ce qu’est leur art : le théâtre, s’il veut faire réfléchir le spectateur ne doit pas se prendre trop au sérieux. Il ne doit pas produire un discours sur ce qu’est la meilleure des  révolutions, mais confronter plusieurs points de vue. En ce sens, la pièce n’est pas un aboutissement lisse, il n’est pas une « représentation » de la révolution mais un processus de réflexion qui dissèque, explore grâce à la parole, la danse, le corps, la fiction, le réel. Et c’est peut-être là une leçon qui fait écho au concept brechtien : pour éveiller la conscience critique du public, il ne doit pas être simple spectateur d’une image achevée mais témoin d’un chantier d’idées sur le plateau. Là est tout le plaisir d’aller au théâtre : le spectacle nous met face à une question et non pas à une réponse.

Où voir cette pièce ?

Bruxelles, KVS, le 14 et 15 décembre 2018

Reims, Centre Dramatique National La Comédie de Reims, Au Festival Scènes d’Europe Reims du 2 au 11 février 2019

Crédits Photo : Mirjam Devriendt et Martin Argyroglo

My Revolution Is Better Than Yours, mise en scène Sanja Mitrovic et la compagnie Stand Up Tall Productions


Juliette Pierron

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