10 ans de Cavale et une heure de plus avec Soan

« Je sais que j’ai toujours l’air d’un connard, mais moi je fais ça parce que c’est vital. C’est faire ça ou mourir. » – Entre un café et deux clopes, Soan revient sur son parcours, ses influences, ses doutes et ses espoirs.

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Le public français a fait ta connaissance il y a dix ans maintenant, en 2009, à l’occasion de ta victoire à la Nouvelle Star. Mais ton histoire musicale ne commence pas sur un plateau télé, tu as longtemps été chanteur dans le métro : comment est ce qu’on passe de la rue à la scène ?

C’est des gens, toujours, qui m’ont fait confiance. C’est ma seule fierté. Autant en tant qu’humain je suis pas très fier de moi, d’ailleurs je sais pas si il y a beaucoup d’humains qui sont fiers d’eux, mais là y’a des chansons qui ont convaincu des gens. C’est pas vraiment un choix, moi j’ai continué à écrire ce qui me faisait mal ou peur, et des gens se sont greffés à ça petit à petit, comme Christian Olivier des Têtes Raides qui a été mon premier éditeur et qui y a cru.

Punk, rock, mais aussi poésie, chanson française voire pop-rock à l’anglaise plus récemment, comment est-ce que tu définis ton propre style musical ?

Pour moi le punk c’est pas un style de musique, c’est être libre. C’est se lever le matin et faire uniquement ce qui nous est nécessaire. J’essaie d’apprendre ça à ma chérie : y’a personne qui doit obéir pour obéir, c’est de la merde, là vie est trop courte. J’ai passé mon temps à essayer de faire ce qui fait du bien à ma poésie. D’ailleurs si les gens appellent ça de la poésie je suis super flatté. L’autre jour je suis tombé sur un article qui disait « Mano Solo, le punk poète ». Mais putain, il a fallu qu’il meure pour qu’on dise ça.

Je me suis dit « qu’est ce qu’on fout là en fait, tous ? Qu’est ce que c’est le projet ? »

Sous les yeux de Sophie, ton deuxième album, marque un tournant dans ta vie, aussi bien musicalement que personnellement. On y retrouve des titres particulièrement touchants comme « Pas peur du ciel », « De mémoire d’enfant » ou encore « Inch’alleluia »…

Inch’alleluia est intéressant au niveau de l’anecdote : je vivais sur une péniche, et un moment donné je me suis levé en me demandant « mais qu’est ce que j’attends ? » Et j’attendais rien, en fait, et j’étais seul sur le pont de mon bateau. « En attendant rien, seul sur le pont », voilà. Et j’ai vu passer des poiscailles de merde là. Et en même temps au dessus il y avait un pont, le pont d’Austerlitz, avec des parisiens qui passaient et avaient l’air de s’en foutre de tout, ils étaient contents, ils étaient à Paris. Je me suis dit « qu’est ce qu’on fout là en fait, tous ? Qu’est ce que c’est le projet ? » Qu’est ce qu’on veut faire du monde et voilà, cette chanson elle raconte ça, cette espèce d’extrême désespoir du néant.

Et aujourd’hui tu sors Dix ans de cavale, qui est une sorte de rétrospective avec des arrangements radicalement différents des premières versions : comment as-tu sélectionné les morceaux qui y figurent, et qu’est ce que qui a changé en dix ans ? 

C’est des regrets que j’ai eus, des fois, de me dire que ça, j’aurais dû le faire autrement. Et c’est aussi parce qu’on a mélangé nos talents avec le chanteur de Blonde Idiocratie qui est très dans le pop/noise à l’anglaise. Du coup on a tenté des trucs et quand on opinait du chef, que ça nous plaisait, on les a gardés et quand ça l’a pas fait, on les a jetés. C’est basé sur mes regrets, et sur les envies d’une nouvelle personne. J’ai aussi rajouté “Emily” : ma seule fierté avec cette chanson c’est qu’un jour j’ai rencontré des enfants qui avaient traîné avec les enfants de Mesrine, tout ça, du coup j’osais pas trop leur jouer mes morceaux. J’avais joué du ragasonic tout ça, parce qu’au départ je viens du raga hip hop et, d’un coup, ils m’ont un peu mis la pression en demandant « ok mais toi, tu fais quoi ? ». Du coup j’ai à peine osé leur jouer “Emily”, en baissant les yeux comme ça… Et quand j’ai relevé la tête y’avait quatre de ces grands bonhommes là qui pleuraient. Je crois que c’était un des jours les plus touchants de ma vie.

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crédit photo : Hervé Collet

Un retour sur soi pour mieux avancer, en un sens ?

Un retour sur soi pour mieux avancer…ou mieux arrêter. Arrêter dans le sens de faire autre chose, exprimer son art d’une autre manière. J’ai publié sur ma page facebook la première page de mon livre et j’ai trois ou quatre éditeurs qui m’ont appelé dans la journée. Ça fait dix ans que je me fais chier à faire de la musique et tout le monde s’en fout. C’est un peu triste, enfin un peu cool pour l’écrivain qui sommeille en moi mais un peu dommage pour le chanteur que je suis ! Pour écrire je fais comme les chansons en pire, là c’est abusé j’ai vraiment des papiers étalés partout. Mais le fil conducteur est vraiment clair : c’est Bukovsky avec moins de talent. Je vais dire la vérité. Par contre qui voudra l’entendre… mais je m’en fous ! C’est moins galère que de monter une tournée, discuter combien t’as pour bouffer, des détails très terre à terre qui me font chier. C’est peut-être pour ça que j’écris un livre. Mais y’a plein d’autres projet : l’ancien guitariste de Ministry est en train de développer un Netflix Music, il va se passer des choses.

Tu as fait un joli duo avec Camille Hardouin, qui s’appelait à l’époque la Demoiselle Inconnue. Toi qui déteste les télé-crochets depuis l’aventure Nouvelle Star, qu’est ce que tu penses de son parcours ?

Je viens d’apprendre qu’elle était plus dans The Voice et je ne comprends pas. Je veux dire, si elle est pas représentative de ce que c’est une fille en France aujourd’hui, je sais pas ce que c’est une fille en France aujourd’hui.

Du côté des influences, tu reviens souvent sur Jacques Brel, on peut également entendre un extrait de “La Belle de Cadix” sur ton album…

Ah non mais Luis Mariano c’est une blague, on a fait ça pour rigoler ! C’est un interlude, Luis Mariano je m’en fous. Non, mes influences c’est plus NOFX, des gens qui dans les années 90 ont réussi, ont eu une petite notoriété et en ont fait des labels qui aujourd’hui en sont à plus de 200 disques de punk produits par leurs soins. Je pense que si tous les connards en France qui ont une grande gueule, genre Booba, au lieu de se faire des octogones à la con, s’ils produisaient des gens et s’ils avaient un message, parce que dans le rap en France avant on avait un message très social… Si au lieu de s’occuper de leur petites gueule de cons ils décidaient de produire des gens on n’en serait pas là ! En fait en ce moment je suis malheureux mais tu sais c’est des phases, ça va ça vient. Des fois ça va, des fois je suis malheureux, en ce ce moment c’est le cas.

« Cette chanson m’a sauvé la vie au moins huit fois. »

« C’est ma faute à toi », dans “Séquelles”, c’est aussi un hommage à la Rue Kétanou parce qu’une fois j’ai pleuré dans les bras de Flo (Florent Vintrigner, ndlr), il avait écrit une chanson qui est la plus belle chanson de l’histoire de la chanson française -même devant Brel, largement- et qui s’appelle la cordée des pendus. Cette chanson m’a sauvé la vie au moins huit fois. Je lui ai dit « je suis désolé, je suis pathétique » et il m’a répondu « si tout le monde était comme toi, putain je serais heureux ».

Et pour ce qui est de la scène française actuelle, est ce qu’il y a des gens qui retiennent ton attention ?

C’est compliqué parce que par exemple, un type comme Capéo (Claudio Capéo, ndlr) c’est un mec bien. C’est un gars qui m’a aidé, qui m’a invité sur un festival assez grand, j’étais content d’être là mais c’est quand même un mec à qui on a dit « soit tu fais carrière, t’oublies tes chansons, soit tu abandonnes ». Il a choisi d’oublier ses chansons et il a failli en mourir quoi, il va pas bien. Mais par contre il continue à travailler avec ses copains de collège, c’est une équipe magnifique que j’aime de tout mon coeur, mais le problème c’est qu’en France maintenant si on fait pas du « pour ta poum ta poum » bah… on existe plus. L’autre jour je reçois un message du mec de 22 Longs Riffs, je me dis « il va me pourrir », c’est quand même un putain de groupe de punk ». Et là il me dit « mec lâche rien, ton univers est incroyable, c’est forcé que tu vas y arriver, t’es une star. » Et moi, moi je me déteste. Tout à l’heure quand les gens ont commencé à chanter mes trucs, j’avais envie de chialer, on aurait dit Mylène Farmer. J’me sens super heureux de ce soir, mais super malheureux d’être que moi. Je me sens insuffisant. Je regrette tellement les années 90’. 80’ c’était sympa mais pas que, on découvrait le sida, tout ça. Mais les années 90’ ! C’était joli, j’te jure. On n’a pas compris qu’on était heureux, on a pris ça pour un acquis tu vois ? C’était bon, on y était, on écoutait Green Day sur NRJ… Et en fait non. Là plus personne n’a plus envie de rien. Mais venez les gars, on essaie, au pire quoi ? On essaie.

Ton rêve ?

Rencontrer Fat Mike (bassiste et chanteur de NOFX, ndlr). Très sérieusement, j’offre dix mille euros à la personne qui me fait rencontrer Fat Mike. Je les ai pas hein, et dieu sait que ma banquière me le rappelle, mais je ferai un crédit d’impôt. Dix mille euros pour Fat Mike.

Soan, « 10 ans de Cavale Tour », dans toute la France jusqu’au 25 mai 2019. Lien vers la billeterie


Mathilde Cariou

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Je suis fière de connaître un poète tel que SOAN .Mon seul désir actuel le savoir heureux et fier de ce qu’il est : un homme honnête

  2. Vaness Crpe dit :

    Interview très touchante, vraiment… et vu toutes les belles émotions que Soan me procure et procure à tant de fans, ça me désole qu’il se sente « insuffisant et malheureux »… il est tout sauf insuffisant, il est indispensable et il apporte de la poésie dans notre quotidien si morose, il nous bouleverse et nous transporte… alors Merci Monsieur le Poète, tu peux être fier de toi ! Nous on t’aime !!!

  3. Cathy Morival dit :

    Merci pour cette jolie interview! Soan est un artiste surprenant, plein de talent, un bon bonhomme intègre avec lui même! c’est une belle personne…

  4. Grimm dit :

    Fidèle à lui-même. Ce garçon est bourré de talent et il ne le sait pas..j enrage et j en veux à ces putains de carriéristes.. avant les gens osaient diffuser malgré les interdits…Merci à vous de parler de SOAN

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