Ma vie avec John F. Donovan, les vies croisées de Xavier Dolan

Nul ne sera tenté de croire que ce projet de longue date, dont l’écriture a commencé en décembre 2011, aura été maîtrisé de long en large. « Pour la première fois, tout a été pénible et problématique du début à la fin, du financement à la post-production, et bien au delà », confesse son réalisateur, auteur au préalable de 8 longs métrages en 10 ans. Mais c’est pourtant avec ce film (son premier en anglais) au montage complexe et au visuel par instants kitsch, que Xavier Dolan livre son accomplissement le plus intime.

Image 1 - John

Il y a dans Ma vie avec John F. Donovan quelque chose d’indescriptible, une euphorie fragile qui submerge le spectateur et qui l’accompagne jusqu’à la dernière scène. À son origine, un jeune canadien découvre le cinéma à travers Titanic et envoie une lettre à Leonardo DiCaprio, restée sans réponse. L’adoration d’un enfant pour son idole, sentiment propre à cet âge, constitue précisément le cœur du film, qui dépeint leur destin croisé malgré la distance.

Dix ans après l’annonce du suicide de John F. Donovan (Kit Harington), vedette d’une série télévisée pour adolescents, un jeune acteur revient le temps d’une interview sur la correspondance secrète qu’ils ont entretenue pendant cinq ans. Le choix d’un tel procédé narratif implique d’avoir recours à de nombreux flashbacks sur la perception du Rupert enfant (brillamment interprété par le pétillant Jacob Tremblay, remarqué dans Room). Mais comment expliquer la présence de multiples scènes focalisées sur le personnage de John, alors qu’il est révélé au début du film qu’il n’a jamais rencontré son plus fidèle admirateur, pourtant narrateur de l’intrigue ? C’est sans doute là que réside tout le caractère interprétatif de l’oeuvre.

« Personnage éponyme du long-métrage, le public ressort paradoxalement de la séance avec le sentiment de n’avoir rien appris à son sujet »

Harcelé à l’école, Rupert n’a d’autre refuge qu’une chambre où le visage de l’icône remplit chaque poster et comble chaque espace d’un mur rouge rayé. Pourtant, l’homme sur lequel celui-ci projette tous ses espoirs de devenir lui-même acteur et de peut-être lui donner la réplique, est-il vraiment celui qu’une horde de fans hystériques accueille à chacun de ses déplacements ? Personnage éponyme du long-métrage, le public ressort paradoxalement de la séance avec le sentiment de n’avoir rien appris à son sujet, alors même qu’il déchaîne la chronique et les tabloïds new-yorkais. Son homosexualité par exemple, du fait même de son exposition médiatique, est dissimulée à travers une mise en abîme qui voit l’acteur feindre une relation avec son amie d’enfance. Il arrive pourtant de le voir évoluer dans un cadre privé, notamment celui de sa relation fusionnelle avec sa mère. Et si celle-ci évoque quelques aspects méconnus de son fils tels que sa prise de médicaments ou ses nuits mystérieuses passées dans des hôtels, le récit ne leur accorde jamais le temps d’un développement. En somme, John F. Donovan montre à son public ce que ce dernier désire.

« C’est l’histoire d’un homme qui a sauvé la vie d’un petit garçon »

Xavier Dolan, à travers ses protagonistes, propose une réflexion sur le statut de l’artiste aux yeux de ceux qui contribuent à son succès. Rupert, pour qui John est communément une source d’inspiration et une raison de vivre – « C’est l’histoire d’un homme qui a sauvé la vie d’un petit garçon », confie sa version adulte à une journaliste méprisante – semble le seul à avoir eu accès à l’intériorité de l’homme public. Mais à travers la correspondance que l’enfant et sa référence entretiennent, chacun découvre en l’autre le reflet de son identité: père ayant quitté très tôt le domicile familial, relation délicate avec la mère, homosexualité décriée. Tous deux affrontent, à différentes échelles, le même quotidien étouffant dans une solitude dévastatrice pansée par l’écriture de ces lettres. En somme, Ma vie avec John F. Donovan raconte d’une certaine manière l’histoire d’un enfant admiratif d’une star à qui il n’a pas été donné le temps de devenir adulte et dont l’identité s’est formée et cultivée dans le mensonge.

Image 3 - John

Si l’on peut reprocher au cinéaste originaire de Québec quelques longueurs et certains plans excentriques, le côté « kitsch » et détonnant de son cinéma (épaulé musicalement par le choix des Sum 41, Florence and the Machine et autres) se confirme dans cette dernière réalisation.

Ce n’est donc pas tant le sentiment d’une production maîtrisée de bout en bout que l’on garde au sortir du visionnage, mais celui de la maladresse d’un homme passionné qui a projeté tout son être dans un film.

Ma vie avec John F. Donovan (2019), de Xavier Dolan, avec Kit Harington, Jacob Tremblay, Susan Sarandon…


Francesco Depaquit

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