Lénine Renaud, « On fait des tranches de vie »

Ce que certaines interviews ont de formidable, c’est qu’elles échappent au contrôle de celui qui pose les questions. Dans la petite cuisine de l’Espace Agora de Santes où cigarettes et verres de vin blanc viennent conclure un repas convivial, le bonheur de faire de la musique a rarement résonné aussi fort. À moins qu’il ne s’agisse de l’écho produit par une plume débridée qui s’attarde sur les individualités. Quoi qu’il en soit, ces deux voix graves qui nous ont accordé une heure de leur temps avant de monter sur scène ne nous ont pas laissés indifférents. Rencontre avec Franck et Cyril, chanteurs du groupe Lénine Renaud.

lagueule
La gueule de l’emploi (2018), dernier album du groupe

Est-ce que vous pourriez-nous raconter l’histoire derrière le groupe ?

Franck : Avec Cyril, on se connaissait de très longue date, lui jouait dans les VRP [groupe de musique parodique français, ndlr] à l’époque. Et y’a eu un jour comme ça, un copain qui organisait une soirée de soutien pour alerter sur les difficultés du logement étudiant. Il voulait Marcel [et son orchestre, dont Franck faisait partie, ndlr], sauf que Marcel n’était pas dispo, ‘fin bref ça collait pas. Et puis je leur dis « Y’a un pote là, Cyril, qui fait des trucs, ça peut être bien ». Finalement Cyril m’a dit « bah écoute on a qu’à le faire ensemble ». Donc on a un peu croisé nos répertoires, on a bricolé un truc ce soir-là. Et puis un pote qui était là et qui est même là ce soir, Gérald, a filmé cette rencontre un peu marrante quoi. Et y’a les nanas du réseaux Emmetrop au Printemps de Bourge qui ont eu vent de ça et qui nous ont programmés. Alors que le groupe n’existait pas, y’avait rien de tout ça, rien du tout. Aujourd’hui on en est à trois albums.

« On ne fait pas du prosélytisme, on fait des tranches de vie. »

Comment vous est venu le nom du groupe ?

Franck : Oh c’est gentiment potache. On a toujours eu ce côté un peu meneurs de revues – Line Renaud, mais de gauche – et un côté un peu défenseur des causes perdues. Ça fait Lénine Renaud. Au début ça nous faisait juste marrer. Peut-être qu’on l’a intellectualisé après. Et je sais que ça nous pose des problèmes. Il y a des gens qui trouvent ça trop coloré politiquement. Trop rouge, trop ceci. À un moment tu te dis « les mecs, n’écoutez pas. » On ne fait pas du prosélytisme, on fait des tranches de vie. Pour moi, dans notre culture, notre source de référence ça a d’abord été l’irrévérence.

Provocateur mais qui a conscience de la réalité ?

Franck : C’est rire à la gueule de nos peurs. Je considère que ce qu’a apporté Charlie Hebdo dans le paysage français est essentiel. [François] Cavanna [écrivain, auteur des Russkofs et des Ritals] le disait : un dessin d’humour ça doit être un poing dans ta gueule. Ces mecs pendant 20, 30, 40 ans, ils ont nourri tous nos combats progressistes avec des dessins. Contre le racisme, le droit au logement, les sans-papiers… Des mecs incroyables. On a chanté le « tribunal de dieu » aux funérailles de Charb. Parce que c’était notre famille. On a cette culture de l’irrévérence, plutôt anticléricale, plutôt anti-hypocrisie. Tu peux prier les mains jointes, si tu en as besoin, j’ai aucun problème avec ça. Mais ne commencez pas à nous dire « c’est comme ça qu’on doit vivre ». Si t’as besoin de boire 20 verres de blanc, bois en 20. Chacun fait comme il peut. On ne va pas se laisser emmerder avec toutes les convenances… On a vu à quel point c’était de l’hypocrisie totale. Comme disait Léo Ferré : « ce n’est pas le rince-doigt qui fait les mains propres ».

Le texte qui apparaît dans la biographie sur votre site est très humoristique et c’est à l’image de votre musique. Est-ce que c’est vous qui l’avez écrit, comme vos chansons ?

Franck : Que ça soit pour les bios ou pour nos chansons, c’est nous qui faisons tout. C’est soit Cyril soit moi qui écrivons le texte, et l’autre regarde par-dessus l’épaule : « oh je n’aime pas que tu dises ça, revois un peu le truc ». On se corrige les copies l’un de l’autre.

Cyril : Seul problème c’est que lui, il lui faut un tabouret pour regarder au-dessus de moi.

« On fait de la « world music » de quartier »

Je suppose que vous ne gardez pas toutes les chansons que vous créez. Est-ce que ça vous arrive de le reprendre après, et de vous dire « on peut le retravailler et l’améliorer” ?

Cyril : Tu vois le clip de « Ma copine narcoleptique » ? Cette chanson, elle ne devait pas être sur l’album, parce qu’on s’est dit « pff… ouais… ». Et puis on l’a maquettée, et on s’est dit « finalement… ça tient la route ». Et puis on l’a enregistrée et on s’est dit « ça tient vraiment la route ! ». Et c’est celle-là qu’on a mise en avant, alors qu’à la base elle n’était même pas censée être dans le truc quoi. Des fois on a des surprises en enregistrant.

Franck : « Le visage de Dieu » par exemple, c’était au moment des cocktails Molotov chez Charlie Hebdo, avant la liquidation des copains quoi. Et donc j’avais fait un texte là-dessus, mais on était en studio je commence à bricoler le texte, et tu vois on a juste fait sur le premier album une version guitare-voix. Et puis on l’a refait pour le deuxième album.

Dans la bio, vous qualifiez votre style comme assez rock, et en même temps, vous utilisez un vocabulaire très brut, simple, concret. Comment est-ce que vous désigneriez votre écriture ?

Franck : On aime bien dire qu’on fait de la « world music » de quartier. Moi je pourrais avoir ce défaut de vouloir mettre des messages…

Cyril : Ouais, tu pourrais.

Franck : Mais fort heureusement, y’a ma conscience qui me surveille…

Cyril : Je suis le Jiminy Cricket.

Franck : et Cyril me dit « je préfère quand tu parles de l’anecdote, quand t’écris vraiment des portraits » quoi. Ce qui est intéressant, c’est qu’à partir du moment où tu mets de la proximité, tu crées de l’identification. Bien évidemment une histoire d’amour, au début c’est fantastique etc. Et puis à un moment, ça dérape. [Cyril : Ou pas !] On aime bien raconter un petit peu l’aventure de monsieur et madame nous-tous.

ln 1

Parler du particulier pour dépeindre l’universel ?

Franck : Voilà ! Toutes les difficultés qu’on a pour garder la tête hors de l’eau quoi, avec tous les coups qu’on prend dans la gueule. Mais c’est ça l’humanité, finalement.

Cyril : C’est toujours plus intéressant de raconter la vie du clodo qui est en bas de chez toi et à qui tu files de la thune, et de raconter sa misère et ce qu’il vit. Y’a quelque chose qui est plus parlant.

Franck : Et puis du coup c’est incarné, tu vois. Je peux parler des Grandes Plaines de l’Ouest, mais je n’y suis pas, je ne les respire pas. Le quartier, là où je vis, je le respire. Les gens je les croise tous les jours. Les fatigues, les déceptions, les humiliations, les colères… je peux les décrire. Et il ne faut pas autre chose à Neil Young, ou Bob Dylan, tu vois. Y’a plein de mecs qui font des groupes, qui chantent en anglais et qui font « I don’t care, I would like to be dead » [« je me fiche de tout, j’aimerai être mort », ndlr] et compagnie, et à un moment tu te dis juste qu’ils ont des phrases toutes faites tu vois, et ils pensent qu’en mettant une attitude, ça suffit pour poser un climat. Mais ça ne marche pas ça. C’est fake, complètement.

Cyril : Si ça peut marcher ! Quand les Beatles font « She loves you, yeah yeah yeah », ça marche. Mais tu ne peux pas faire ça en français.

Franck : Je ne sais pas si tu ne peux pas le faire en français… Alors, bien sûr on a une culture rock-n-roll, ça nous donne une énergie un peu compulsive. Ça me donnait la possibilité de me rouler à terre quand j’avais envie, ça me donnait le défouloir, l’exutoire. Mais c’est plutôt la chanson qui m’a fait ouvrir les yeux sur les problèmes sociaux. Le rock-n-roll, c’est souvent de la pose, même les clash…

Cyril : alors ça, c’est ce qui fait toute la différence entre lui et moi. Moi, j’ai eu une éducation vraiment très « britonne » au niveau de la musique, et pas que, parce que j’ai aussi un peu grandi là-bas. Et je trouve qu’il y a des textes qui sont très conscientisés dans les chansons rocks, voire même pop des fois.

ln 3

Est-ce que vous trouvez qu’il y a un décalage entre le fond très ancré dans la réalité et les sonorités dans vos chansons ? L’accordéon apparaît souvent ; est-ce que ça ne crée pas un décalage d’époque ?

Franck : Je ne sais pas ce que pourrait être le son d’une époque. C’est-à-dire que quand des mecs parlent des années 1980, les groupes qu’on va retenir ce ne sont peut-être pas des groupes qui avaient le son des années 1980. Quand arrive Van Halen, c’est pas du tout le son de l’époque ! Les Stray Cats, ils font du Rockabilly à une époque où c’est ringard au possible. Pour moi quand on me dit que le son de l’époque c’est l’électro, j’ai juste envie de dire « ça fait quarante ans que vous le dites » ! C’est comme le Hip-hop, ça fait quarante ans que c’est là.

Cyril : Maintenant, si tu arrives à trouver un morceau sur dix qui passent à la radio où tu n’as pas un putain de Vocodeur qui masque le fait que le mec ou la nana chante faux… Tu te dis que la recette elle est parfaite, quoi : un morceau, trois minutes trente ; un vocodeur sur le refrain… Et tout ça pour raconter quoi ? Vous avez vu Bohemian Rhapsody ? Quand les mecs ils refusent le morceau Bohemian Rhapsody, comme quoi ça ne peut pas passer en radio parce que ça ne tient pas les trois minutes… Si ce n’est pas formaté, tu passes pas quoi. Après, si on parle vraiment chanson française, je pense qu’aujourd’hui, des gars comme Brassens, personne ne miserait trois kopecks sur ces mecs-là !

Est-ce qu’il vous arrive de vous prendre des claques en écoutant des artistes de la scène actuelle ?

Franck : Bien sûr ! La dernière grande claque que j’ai prise c’est David Byrne, son spectacle à la Philharmonie de Paris, là j’ai pris une énorme tarte. C’est un génie. C’est supérieur à Bowie. Ou les Sparks tu vois ! Ou Nick Cave. Ces gens-là, je me mets à genoux devant ! King Gizzard & the Lizard Wizard aussi, ça c’est furieux ça !

Cyril : Ça peut passer de l’anglais au français, de Sleaford Mods à Bigflo et Oli.

Franck : Une tonne de trucs, que ça soit dans tous les domaines. Après en Hip-hop ça fait longtemps que je n’ai pas eu de claque, de grosse surprise. En Rock-n-Roll y’a Pogo Car Cash Control.

Cyril : En fait, ce n’est pas forcément les gens qui sont sur le devant de la scène, parce que, quand tu regardes tous les festivals, qu’on te dit que c’est la « découverte de l’année », bah ça fait déjà cinq ans qu’ils tournent. C’est simplement parce qu’à ce moment-là, y’a la boîte de disque qui a décidé de mettre le paquet au niveau thune. Faut arrêter de prendre les gens pour des cons. Nous on s’en branle d’aller à la pêche aux festoches.

« Il ne faut jamais oublier que la musique c’est d’abord du sentiment »

Vous parliez du message dans les chansons tout à l’heure, et c’est vrai qu’on est un peu dans une époque où on cherche constamment à trouver un sens aux choses, aux paroles. Je pense notamment au rap…

Franck : T’as tout ce rap aujourd’hui qui dit « viens voir dans ma cité » qui m’emmerde prodigieusement et en parallèle t’as ce rap de classe moyenne qui dit « nous on fait du rap conscient, on fait de la trap »… Non mais sérieux les mecs, à un moment donné, faites un bon texte et après on définira à quoi ça appartient. Ce qui donne la légitimité à quelque chose, c’est sa pertinence. C’est le regard que tu portes sur les choses, la singularité, la tendresse que t’y mets, l’affection. Il ne faut jamais oublier que la musique c’est d’abord du sentiment. Et à un moment donné tu seras touché parce que le sentiment est juste. Je sais qu’on est dans une époque où on veut du spectacle total, de la vidéo comme Stromae ou M. Mais au bout de deux chansons je décroche. Et à côté de ça t’as un mec guitare – voix qui va me bouleverser pendant deux heures et demie. Il n’y aucun artifice. Rien. Juste une émotion imparable.

Lénine Renaud, La gueule de l’emploi (2018), AT(h)OME

Crédit photo de couverture : François Bodart


Francesco Depaquit et Gaëlle Sheehan

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s