Crise de Voix, « le burlesque, c’est un rythme »

Avant même que les spectateurs se soient assis, Jacqueline invective déjà le public de sa grosse voix. Elle place les uns et les autres, se plaint de son travail éreintant et d’Yvon, l’homme qui est « là » et qui ne perd jamais une occasion de lui jouer un tour potache sur les airs de piano de Jacques Schab. Ensemble, ils emmènent la salle dans un voyage où les genres se mélangent, alternant jeu de clown burlesque et répertoire lyrique et populaire de la première moitié du XX°. Où s’arrête le réel et où commence le conte ? Le metteur en scène et les acteurs ont bien voulu nous en dire un peu plus.

Image 1 - Crise de voix
Jacques Schab, Vincent Vantyghem et Stéphanie Petit

Comment le spectacle a-t-il été conçu ?

Gilles Defacque : C’est la Clé des chants (producteur du spectacle, ndlr) qui m’a fait une commande et cette commande m’a plu. J’ai eu envie de travailler avec Stéphanie Petit (Jacqueline dans le spectacle, ndlr) et Jacques Schab (musicien du spectacle, ndlr). Il se trouve que j’avais travaillé avec lui quand j’avais monté un petit opéra à l’Opéra de Lille. Stéphanie, elle, a un personnage incroyable qui est Jacqueline et qui existait avant. C’est un personnage hérité de mon enfance, du Mignon-Palace (Friville Escarbotin, ndlr). J’ai travaillé à l’écriture des dialogues et puis il y a tout ce qu’ont amené les uns et les autres. Vincent Vantyghem (Yvon dans le spectacle, ndlr) nous a proposé des chansons parce que moi je ne connaissais pas son univers, son travail de musique. Ce n’était pas évident à construire.

Vous imaginez une trame narrative et vous intégrez ensuite les chansons dedans

GD : On a été très gourmands, on est partis sur plein d’univers. On m’a dit que Stéphanie avait la voix de la Freddy (Freddy Garcia, ndlr), moi je ne connaissais pas la Freddy, alors nous voilà lancés sur la piste de cette chanteuse cubaine. Vincent nous a aussi parlé de l’opérette. J’avais écrit un texte qui s’appelait Crise de voix et que l’on a un peu adapté.

Vincent Vantyghem : Cela s’est fait un peu en arlequin, avec des chansons et puis petit à petit une histoire a émergé…

« C’était un gros boulot d’apprendre les 18 chansons… Certaines sont déjà des catastrophes à lire. »

Comment est-ce que vous avez construit le spectacle ?

Stéphanie Petit : On a pas eu beaucoup de temps en fait, on l’a fait en cinq semaines à peine. C’était un gros boulot, apprendre les 18 chansons… Certaines sont déjà des catastrophes à lire. Le temps de mémorisation fait partie du temps de création de la pièce, en tout cas pour ce spectacle.

GD : Certains jours, on ne savait pas très bien où on allait, c’était délicat. Comment trouver toutes les petites choses qui égayent le spectacle ? Je me régale de voir se passer quelque chose entre les deux acteurs puis que l’on bascule dans une chanson, je trouve la dynamique du genre lyrique, de la comédie musicale, très entraînant, très plaisant…

VV : Le spectacle est un mélange des genres, on en utilise beaucoup. Le but c’était de fusionner un univers lyrique avec un peu d’opéra français. Celui de Massenet par exemple. Ce n’est vraiment pas le plus sexy mais je trouve ça magnifique… Pouvoir le télescoper comme ça avec d’autres choses, de la variété…

GD : C’est un peu un voyage dans le fond. Il y a une séquence qui me fait penser à du Brecht par exemple. Et puis toute ce côté « ce qu’il se passe chez les petites gens », comme si les petites gens s’emparaient des arts majeurs.

VV : Et puis ce qui marche avec le clown c’est aussi quand on croit vraiment au morceau. La chanson de Dulcinée, quand on joue à mal jouer, pour moi c’est vraiment un morceau du Don Quichotte de Massenet que je trouve absolument magnifique. Les paroles sont toutes tendres, toutes naïves, c’est juste un petit duo avec Don Quichotte et Dulcinée, c’est une page dans une œuvre extrêmement épaisse et je tenais absolument à ce qu’on le fasse.

Image 2 - Crise de voix
Cresoxipropanédiol en capsule (1966) demande un effort de mémorisation intense

Et l’opérette dans tout ça ? Vous, Vincent, avez eu l’habitude d’en chanter ?

VV : L’opérette dans l’Opéra, c’est un débat. J’en ai chanté. Un peu moins aujourd’hui. Dans le spectacle on utilise les chansons de comédies musicales françaises des années 20, un peu jazzy, un peu music-hall, un peu suranné. Des tangos qui sentent un peu la naphtaline, mais qui ont le charme de cette époque. Et aussi Le baiser pas sur la bouche, il y a un petit swing à la française qui donne un côté kitsh.

Et Jacqueline alors, qui est-ce ?

SP : Pour moi c’était juste une extra. On disait « l’extra ». Une bonne à tout faire qui s’en prenait plein la gueule, ils n’arrêtaient pas de se foutre de ma poire, j’étais maltraité et j’avais le public dans la poche du coup (rires).

« J’aime bien que quelqu’un fasse partie des meubles. C’est comme quelqu’un qui « là », à côté. »

Et Yvon ?

GD : Le prénom c’est le même que celui du mari de Jacqueline mais on l’a inventé. Il le dit au début, « je fais partie des meubles ». J’aime bien que quelqu’un fasse partie des meubles. C’est comme quelqu’un qui est là, à côté. C’est quelqu’un qui est « là », les clients, les « crampons », c’est quelqu’un qui est tout le temps là, juste « là »…

Votre collaboration, elle a commencé quand ?

SP : En 1998, avec T’aimes trop le ballon rond mon amour, on a joué le soir de la Coupe du Monde et on traversait Calais sur un train. Le spectacle était à la fois sur le train et dans la rue. Et le soir de la finale on a joué et en traversant le centre ville, la locomotive a été prise d’assaut par les supporters, c’était vraiment le bordel…

VV : Et nous on a commencé avec une mise en scène de Stéphanie, c’était aussi un spectacle avec la Clé des chants, c’était de l’absurde, en 2005…

« Dans le clown, il y a un rapport à une fragilité qui passe par le public et qui n’appartient par forcément à celui qui le joue. »

Qu’est-ce qui fait un bon clown ?

VV : Le public. C’est le public qui décide. Ce n’est pas une technique en tout cas. Dans le clown, il y a un rapport à une fragilité qui passe par le public et qui n’appartient pas forcément à celui qui le joue. C’est une position à la fois très humaine, très fragile et très difficile. Une chose qui marche en scène une fois, ce n’est pas sûr qu’elle marche de nouveau. On ne sait pas toujours très bien pourquoi.

Image 3 - Crise de voix
A la fois burlesque et attendrissant, le spectacle mélange les genres

C’est un rythme ?

SP : Ça c’est le burlesque. Le burlesque c’est un rythme mais ce n’est pas forcément du clown. Le clown il y a aussi un peu de cruauté dedans. Je trouve que pour jouer le clown il faut être hyper sincère dans ce qu’on fait. Si on n’est pas sincère, il n’y a rien qui passe. Même dans la méchanceté. Le clown fait partager sa fragilité.

GD : Depuis que je connais Jacqueline, elle a son rythme. Je suis allé voir, au Rond Point, Yolande Moreau dire du Prévert. Elle dit Prévert, et immédiatement, tu ris. Elle a ce talent, ce rythme. C’est-à-dire que c’est des rythmes à soi.

SP : Dans le spectacle, avant même que ça commence, on met en place une humeur, on donne un ton. Depuis que je connais Gilles on commence toujours… Avant l’ouverture des portes.

Crise de voix, de Gilles Defacque, avec Jacques Schab, Stéphanie Petit et Vincent Vantyghem, La Clé des chants


Pierre Deroudilhe et Arthur Quentin

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