Saule, toujours plus grand

Avec “Maman seul”, le concert de Saule commence tout en douceur. Chanson française un peu fragile. Et puis, c’est plus fort que lui, le spectacle s’envole vers des influences largement plus rock. Saule ne tient pas en place. Très proche de son public, son humour, entièrement improvisé, fait mouche entre deux morceaux. Jusqu’à ce petit moment d’intimité, où il s’assoit à l’avant scène et chante, sans micro, un texte qu’il vient d’écrire et qu’il lit. Au festival Deci-Delà de Santes, Saule s’est prêté au jeu des questions

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Copyright / Lucas Bouguet

Ça a très vite été ma conclusion quand j’ai été propulsé dans le domaine de la musique : il y avait un truc, j’essayais pas de jouer les chanteurs beaux gosses ou les mecs un peu iconiques. Ce qui n’empêche pas que sur scène on envoie à fond et  cc cccc con y va, mais moi, ce que je préfère chez un artiste, c’est son côté normal en fait, très paradoxalement. Il y a plein de trucs autour, y’a les lumières, le son, les musiciens, les chansons, y’a plein d’artifices derrière lesquels tu peux te planquer, mais finalement ce que je préfère c’est ce côté authentique et sincère, donc type normal. C’est vite devenu une espèce de fer de lance, de philosophie de mon personnage qu’est Saule. A partir du moment ou tu mets les pieds sur scène t’es déjà plus exactement toi même, t’es une version un peu différente de toi, et ce côté normal me plaît assez bien.

« Le live pour moi c’est vraiment le trait d’union entre l’artiste et son public. »

On a pu le voir pendant le concert, tu es très proche de ton public…

Complètement, c’est un truc hyper important pour moi, qu’il s’agisse d’une salle comme ici ou d’un gros festival, c’est toujours le même délire. C’est pas une question de contenant : qu’il y ait beaucoup ou peu de monde, la proximité tu peux toujours la créer -ou pas, c’est toi qui choisi. Le live pour moi c’est vraiment le trait d’union entre l’artiste et son public. C’est à dire que les CDs, c’est un peu un rendez vous qui se fait en ricochet entre le moment où tu fais ton disque et le moment où il sort. Les gens ne se rendent pas compte, mais tu vas en studio, l’album sort deux ans après donc le mec a déjà un peu oublié tout ce qu’il avait fait…  Le moment où je m’assois sur scène pour la dernière chanson, c’est un peu le moment où je baisse la garde, où je dis au gens “voilà je me mets près de vous et je vous dis un truc”, finalement comme ça se faisait il y a 400, 500 ans. Les gens faisaient du théâtre de rue, et tout d’un coup y’a un mec qui s’assied et qui porte la voix, tout le monde se tait et l’écoute : c’est un peu ça, d’ailleurs à la fin du morceau, je termine presque sans micro parce qu’il y a ce côté un peu populaire de la musique. Je dis toujours que le plus beau cadeau pour moi, en tant qu’artiste, c’est que les chansons s’envolent chez les gens et rentrent dans les maisons et qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. C’est ça qui me plaît le plus dans ce métier, c’est le fait de transmettre des histoires, des mélodies, des trucs qui partent chez les gens.

« Et puis vers l’âge de 18 ans j’ai eu mon premier groupe de musique où on criait très fort et on jouait très mal. »

Pourtant, à l’origine tu as une formation théâtrale, comment tu en es venu à la musique ?

C’est particulier parce que quand j’ai eu 12/13 ans, je rêvais de chanter et donc dans les fêtes de famille -moi j’ai une famille italienne- c’était toujours un peu l’oncle qui prend la guitare et qui se met à chanter. Et puis vers l’âge de 18 ans j’ai eu mon premier groupe de musique où on criait très fort et on jouait très mal. On a commencé à faire nos compos et puis quand j’ai eu l’âge de faire des études supérieures, j’avais pas vraiment de bagage musical. C’est à dire que j’avais tout fait de manière autodidacte et extrêmement mal et donc je me suis dit « finalement pour le théâtre il ne faut pas -enfin, je croyais- de bagage particulier, tu te pointes avec ta gueule et si t’es plus ou moins doué y’a moyen de s’en sortir ». Et donc c’est là-dessus que j’ai tablé. Sur un malentendu ça a marché. C’est à dire que j’ai été pris au conservatoire mais pas spécialement pour ma technique, justement pour ma personnalité un peu Pierre Richard, un peu maladroit. C’est ça qui leur a plu et j’ai bâti tout ma carrière théâtrale sur ce malentendu ! Par contre à la fin de mes années au conservatoire de Bruxelles, j’ai commencé à écrire des chansons en français, un peu comme un exercice de style, parce que j’en avais marre de faire du rock en anglais, avec des grosses disto où j’arrêtais pas de hurler. J’ai pris une guitare acoustique et je me suis mis à chanter des petites chansons en français et ça a donné naissance à Saule.  Ce qui est rigolo c’est qu’après dix ans sur scène tu te rends compte que mes premiers démons un peu rock’n’roll reviennent quand même !

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Copyright / Mathilde Cariou

Tu as chanté deux chansons de ton prochain album. Dans l’une d’elle, on sent l’influence de M…

Oui, je suis un grand fan de M, je l’ai rencontré on a même chanté un duo à Taratata. C’est un gars qui m’a franchement inspiré. Quand j’ai commencé la chanson française -je ne te parle pas de tout l’héritage Gainsbourg, Brel, Bashung, tous ces gens là- y’avait cette nouvelle scène où M a clairement taillé une route super géniale pour tous les musiciens de mon époque qui se disaient « aller, y’a moyen de faire des trucs modernes en chanson française, des trucs qui sonnent et qui sont un peu funk, un peu rock ». Mathieu ça a été un des précurseurs : y’avait lui, y’avait Tryo dans un autre délire avec le reggae et les harmonies vocales. Après je m’en suis un peu détaché mais c’est vrai que c’est un gars qui chante dans les aigus et quand tu parles avec lui y’a plein de trucs en commun, il est fan de Radiohead, tout ça…

Tu vis de ta musique, entièrement ?

Oui, complètement ! En fait en Belgique y’a eu plusieurs albums pour lesquels j’étais disque d’or, après avec Dusty Men ça a vraiment fort marché un peu partout… J’ai fait plein de trucs donc là je continue à faire mes albums, toujours signés sur une maison de disque et tout, y’a plein de concerts, je gagne ma vie comme ça; et à côté de ça j’ai écrit la musique du Lido à Paris, où y’a une revue qui se joue pendant 10 ans : j’ai écrit toutes les paroles des chansons. C’est des trucs un peu à côté qui me permettent en tant qu’artiste d’avoir plusieurs sources de revenus et de m’en sortir. Je me rends bien compte que j’ai beaucoup de chance et que c’est vraiment pas évident, pour avoir parlé avec plein de musiciens, de gagner sa vie en faisant de la musique. Comme dirait l’autre, “pourvu que ça dure”, en attendant moi je touche du bois et je continue ! Là ça va être mon cinquième album, il y a un label qui est toujours là, qui me signe de disque en disque, qui a toujours confiance et qui aime ce que je fais donc… Je profite !

Est ce que Dusty Men te colle à la peau ?

Je suis super content de cette chanson ! Ce qui me fait plaisir, c’est que quand tu vas dans un mariage ou dans une communion, à un moment t’as toujours dans la soirée un Téléphone qui va passer, un “Je rêvais d’un autre monde”, puis des chansons des années 80, ou “Born to be Alive”, tous ces trucs qui ont vraiment bercé le côté populaire de la musique. Et moi quand je vais dans des fêtes de famille, des foires, des fêtes foraines, et que j’entends “Dusty Men” dans les auto-tamponneuses, je trouve que c’est un cadeau parce que c’est une chanson qui a été popularisée. Je suis super flatté ! En plus c’est une chanson qui n’était pas prévue sur le disque, on l’a rajoutée à la dernière minute parce que Charlie réalisait mon album. Je voulais l’ajouter pour déconner, en bonus, et la maison de disque est arrivée en disant « C’est un tube, il faut la passer en radio ! ». Et puis de fil en aiguille…

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Copyright / Lucas Bouguet

On ne sait jamais quel morceau va prendre, n’est-ce pas ?

Regarde les Beatles, refusés par une première maison de disque, aujourd’hui il doit s’en mordre les doigts le type ! C’est toujours comme ça l’histoire de la musique. Je pense aussi à cette chanson, Il est libre Max, qui était une face B d’un disque auquel personne ne croyait. C’est ça aussi la chanson. Ce qui est génial et fascinant avec la musique c’est que tu ne sais jamais où elle va aller.

“Une part d’ombre” sort le 22 mai au cinéma, tu as été nominés aux Magrittes en février dernier, est ce que tu peux nous parler du film, et de comment est ce tu en es arrivé là ?

Comme je l’ai expliqué moi je viens plutôt du théâtre avant de faire de la musique. Et donc à l’époque où j’ai terminé le conservatoire, il se trouve que j’ai fait un premier EP. Très vite la musique a pris le dessus sur le reste et donc j’ai complètement laissé tomber le cinéma. J’ai même eu de temps en temps un coup de fil pour des castings mais je disais « j’ai pas le temps, je suis en tournée ». Et 15 ans après ma sortie de conservatoire, un jour, y’a mon téléphone qui sonne, y’avait The Voice Belgique qui me proposait d’être coach. Finalement ça ne s’est pas fait. Mais entre temps j’ai eu un autre coup de fil  où on me dit « j’ai un rôle pour toi ». Ce qui est drôle c’est que si ça s’était fait avec The Voice, j’aurais pas pu faire ce truc. Donc quelque part j’ai eu de la chance parce que j’ai toujours rêvé de tourner dans un film, j’avais jamais fait ça et c’est une expérience géniale. Les acteurs m’ont mis en confiance, ils étaient super cools, il y avait Natasha Reigner, il y avait plein de comédiens super talentueux et super adorables.. Une super expérience et si ça se reproduit, pour autant que la musique me laisse de temps en temps des petits blancs, j’y retournerais volontiers.

« Et puis, dans la chanson française actuelle, ce qui est intéressant c’est que ça part un peu dans tous les sens… Et ce qui est difficile aussi c’est que ça part dans tous les sens. »

Quelles sont tes inspirations aujourd’hui ?

Un mélange de plein de trucs plus vieux et plus actuels. J’ai toujours été biberonné par deux styles : la musique anglo-saxonne parce que ma mère écoutait de la pop anglaise, et la chanson purement française style Léo Ferré, Brel, Brassens, Gainsbourg, Bashung… Mon univers musical à l’heure actuelle c’est vraiment un mélange. J’aime bien jouer sur les deux : “Maman Seule” c’est clairement de la chanson française mais y’a des morceaux qui sont beaucoup plus rocks. Moi je suis très fan de Radiohead, il y a Jeff Buckley, qui est mon idole musicalement… Et puis, dans la chanson française actuelle, ce qui est intéressant c’est que ça part un peu dans tous les sens… Et ce qui est difficile aussi c’est que ça part dans tous les sens. C’est le revers de la médaille. Moi y’a un mec que j’aime bien qui s’appelle Tim Dup, que j’ai été voir sur scène… C’est encore très jeune, mais je trouve que dans l’écriture y’a un truc vachement intéressant. Après j’écoute de tout, c’est assez varié, pour autant que musicalement ce soit intéressant, je prends !

Saule, au festival Deci-Delà de Santes (2019). Prochain album, janvier 2020


Lucas Bouguet, Mathilde Cariou et Pierre Deroudilhe

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