Départ volontaire, le choc du réel

« Rien n’est plus drôle que le malheur ». Beckett ne croyait pas si bien dire, surtout pour parler de Départ Volontaire. Cette tragédie moderne écrite par Rémi De Vos et mise en scène par Christophe Rauck est à voir, et à revoir, au Théâtre du Nord jusqu’au 26 mai.

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Photo : Jean-Louis Fernandez

Un seul espace scénique mais trois lieux majeurs. Cinq comédiens mais au moins le double de personnages. Entre le tribunal des prud’hommes, la maison de Marion et Xavier et la cuisine de sa mère, les personnages changent de costumes, de voix, d’attitude. Ils le font si bien que l’on croirait voir des êtres différents. Depuis notre siège, nous observons non pas une seule scène mais deux plateaux imbriqués l’un dans l’autre, capables de tourner. Ils porteront pendant deux heures l’histoire d’un seul homme : Xavier. Xavier, la quarantaine, incarné par un Micha Lescot élégant, attend de pouvoir quitter la banque dans laquelle il travaille depuis sept ans. La banque a lancé un plan de départs volontaires alors Xavier veut en profiter pour partir. « On ne me vire pas, c’est moi qui ait choisi de partir » répète  Xavier à sa femme. Il jubile à l’idée de pouvoir créer sa propre entreprise grâce aux indemnités dont il bénéficiera. Bien sûr, il a déposé sa candidature, qui a été validée par le comité d’entreprise. Il se le rappelle sans cesse pour se rassurer face aux heures, aux jours et aux mois qui défilent, sans que jamais son départ ne devienne effectif. Jusqu’au jour où un syndicaliste de l’entreprise lui annonce, sans plus d’explications, que sa candidature a finalement été annulée.

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Photo : Jean-Louis Fernandez

« Seuls les paranoïaques survivent »

Effondrement et paranoïa – voilà le cocktail que subit Xavier suite à cette annonce. Ses supérieurs veulent le faire vriller, le pousser à commettre une faute grave, afin qu’il parte de lui-même, sans indemnités. C’est peine perdue. Xavier est tenace, il enquête seul jusqu’à s’apercevoir qu’il a été mis sur écoute et que son travail est trafiqué par l’entreprise. Son confident, ami et collègue, Niels, écoute ses histoires. De toute façon, lui ne pense qu’à partir. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Des crêpes en Bretagne, ou pourquoi pas reprendre le resto de ses parents. Xavier, lui, rêvait de « faire  encore plus de fric » en montant sa boîte. Lui, qui a passé sa vie « à expliquer à des gens blindés comment gagner plus ». Les tensions sont vives et sont susceptibles de rappeler  des souvenirs à certains spectateurs. Qui n’a pas eu un ami riche ou était lui même cet ami aisé pour qui la vie était toute tracée, sans aspérité aucune ? Qui n’a pas culpabilisé face à des parents qui ont trimé pour payer des études ?

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Photo : Jean-Louis Fernandez

Une pièce plus réelle que la réalité

Xavier plonge dans la culpabilité face à son père décédé, usé par son travail à l’usine, et qui lui a payé son école de commerce. Menton relevé, costume gris trois pièces, c’est un personnage hautain et méprisant certes, mais Micha Lescot a ce don, ce regard, cette voix et cette attitude qui rend (rendent ?) tous ses défauts attachants, et finalement pas si blâmables. Avec Annie Mercier dans le rôle de sa mère, ils forment un duo étonnant et détonant, pétillant, et criant de sincérité. Les codes du théâtre sont remis en question : les voix réelles des personnages sont parfois remplacées par des enregistrements, la scène tourne et donne le vertige. Les assistants, qui sont normalement cachés en coulisse sont ici apparents. Finalement tout le secret de la pièce est là : on voit les personnages se transformer, changer d’univers comme ils changeraient de chemise. Au lieu d’être perturbés, nous nous adaptons à ce climat changeant et à ce rythme rapide.

Ici nous rions, mais cette pièce trouve actuellement son écho dans la 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour le procès de France Telecom.

A défaut de ne pas respecter tous les codes du théâtre, la pièce relève donc parfaitement le défi de la vraisemblance…

Rémis de Vos, Départ Volontaire, mis en scène par Christophe Rauck, du 14 au 26 mai, Théâtre du Nord, 69000 Lille


Philippine Oisel

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