Euphoria, dessous d’une jeunesse bouleversée

La nouvelle série HBO produite par le rappeur américain Drake, et portant à l’écran la jeune Zendaya, révélée par Disney Channel, dresse un portrait des plus sombres de la jeunesse américaine des années 2010. Entre l’euphorie des substances illicites et l’engouement malsain des réseaux sociaux, Sam Levinson signe une série critique et désabusée, et nous laisse, en prime, un goût amer de la société américaine actuelle.

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Rue Bennett (Zendaya) et Jules Vaughn (Hunter Schafer)

Pour sa première série traitant du monde adolescent, HBO n’a pas fait les choses à moitié. La chaîne de télévision américaine, connue pour ses productions à grand budget (Game of Thrones, Westworld…) a tranché : pas de paillettes ni de bling bling à la Gossip Girl. Ou plutôt si, mais dans une tout autre optique. Car si Euphoria s’approprie tant bien que mal les codes des teen-show américains, c’est néanmoins dans un but précis : lever le voile sur les dysfonctionnements qui marquent la société américaine et montrer en quoi ces failles sont aujourd’hui au fondement d’une génération Z encline à de sombres penchants. 

Le thème de l’addiction de manière générale, est en effet au coeur de la série, au travers du personnage de Rue, interprété par Zendaya, qui, pour échapper à sa bipolarité et à ses problèmes d’anxiété, se réfugie dans toutes sortes de drogues. Un monde dévastateur et plein de violence qui, comme le montre très clairement la série, marginalise le personnage principal et empiète tragiquement sur ses relations avec sa mère et sa soeur. C’est donc une Rue triste et esseulée qu’on découvre en tout début de saison, avant que celle-ci ne rencontre Jules, une jeune fille qui vient d’emménager et dont elle ne va pas tarder à tomber amoureuse.

Skins 2.0 ?

La propension des jeunes à se tourner vers ces substances illicites n’est pas nouvelle, et ce n’est pas la première fois qu’elle est montrée à l’écran. L’exemple le plus édifiant étant bien sûr la série phare britannique du début des années 2010, Skins. A première vue, tout porterait d’ailleurs à croire qu’on assiste, avec Euphoria, à un reboot du teen-show trash de Channel 4. Drogues, débauche, sexe, désillusions : tout y est. Sans compter l’organisation spécifique de la saison autour de huit épisodes, tous plus ou moins consacrés à un personnage en particulier, rappelant donc fortement le teen-show britannique. Cependant, et heureusement pour HBO, il est impossible de réduire Euphoria aux aspects qui l’en rapprocheraient.

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Jules Vaughn (Hunter Schafer)

La série met tout d’abord en avant un parti pris esthétique marqué. Au niveau de la réalisation, on ne peut que constater le travail de fond effectué sur les différents plans, ainsi que l’accent mis sur la fameuse « euphorie » créée par les différentes drogues que les personnages consomment. Les décors sont également de mise afin de renforcer cette atmosphère, comme en témoigne l’épisode du carnaval. Mais l’aspect esthétique le plus remarquable d’Euphoria se trouve bel et bien au niveau des tenues et du maquillage. Le style coloré et le maquillage flash de Jules marquent rapidement les esprits et participent également à la fabrication de l’image qu’on a du personnage : comme si son style et son apparence allaient de pair avec sa personnalité pétillante et indépendante. De même, le personnage de « dominatrice » qu’a décidé de se construire Kat est vite symbolisé par le revirement dans sa manière de s’habiller : ses tenues rock explosives, son rouge à lèvres pétant et ses paupières dures et sombres sont partie intégrante de la personnalité qu’elle a choisi de donner à voir, à savoir une jeune femme forte qui contrôle entièrement son image et sa vie sexuelle. La recherche de cette esthétique crée alors des visuels attrayants et acidulés, permettant à la série de former un tout unique et uniforme.

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Kat Hernandez (Barbie Ferreira)

 

Euphoria, elle même adaptation de la mini-série télévisée israélienne du même titre, apporte également une vérité brute sur la jeunesse d’aujourd’hui, et s’affiche donc complètement en phase avec son époque. Mais que propose-t-elle de plus que les derniers teen drama en date tels que la norvégienne Skam, l’américaine Riverdale ou l’espagnole Elite ? Certes, la nouvelle série HBO aborde, à l’instar de ces dernières, des thèmes bien connus des teen show : histoires d’amour, trahisons, mensonges et secrets. Les ingrédients y sont. Mais ce qui creuse définitivement le fossé entre Euphoria et les autres séries adolescentes actuelles est bel et bien le degré d’engagement et le niveau de critique qu’il nous est donné d’observer. L’empathie ressentie vis-à-vis de ces personnages, paraissant parfois complètement perdus ou devenant même presque immoraux, n’est rien d’autre qu’un transfert conscient sur ce qui est réellement en cause : la société dans laquelle ils vivent. Un monde de jugement, orchestré par l’ampleur malsaine des réseaux sociaux et le narcissisme ambiant. D’autant plus qu’Euphoria aborde à peu près tous les confins d’Internet : des fanfictions au dark web, en passant par les sextape non consenties.

Le miroir sombre d’une société toxique

Les adolescents de la série deviennent donc les symboles d’une société américaine violente et problématique. Un monde dans lequel les médicaments, produit d’un business pernicieux et d’une ampleur inégalée aux États-Unis, deviennent la porte d’entrée de l’addiction pour des millions de personnes. La série appuie d’ailleurs sur la plaie, en affichant clairement à l’écran les noms des médicaments concernés. Oxycontin, Fentanyl … Tant de dérivés mieux connus sous le nom d’opioïdes, substances destinées à soulager les patients. Tant de drogues qui taisent leur nom. Les antidouleurs deviennent presque des personnages à part entière, comme en témoigne une scène de l’épisode 7, où une boîte de pilules prend soudainement la parole en s’adressant au personnage principal. Ils sont comme omniprésents, en toile de fond de la série, et semblent toucher quiconque doit suivre un traitement à un moment T de sa vie, que ce soit le père de Rue, pour vaincre sa maladie, ou le père de Cassie, lors de son séjour à l’hôpital, suite à un accident.

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La famille de Nate Jacobs (Jacob Elordi) dont son père au centre, Cal Jacobs, interprété par Éric Dane

Euphoria a également la particularité d’aborder un sujet qui a pris de plus en plus d’ampleur avec le phénomène #MeToo, soit les masculinités toxiques, représentées dans la série par le personnage de Nate, un sportif populaire, fils d’un homme à qui tout a réussi. A plusieurs reprises dans la saison, on peut en effet ressentir le mal-être de Nate face aux impératifs de virilité et de réussite masculine, notamment lorsque celui-ci est confronté au personnage de Jules, jeune fille transgenre, symbole de liberté et d’émancipation à ses yeux. Nate, qui se doit de se conformer à une certaine idée de la masculinité (dominante aux États-Unis, et dans la plupart des sociétés contemporaines) fait face à des problèmes de colère et devient vite violent, notamment avec sa petite amie Maddy qu’il voit d’ailleurs plus comme un objet lui appartenant plutôt que comme quelqu’un qu’il aime. Un besoin inconscient de contrôle et de possession propre à cet impératif de virilité, et qui est la cause de bien des violences subies par les femmes aujourd’hui.

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Nate Jacobs (Jacob Elordi)

Il est vrai qu’on pourrait facilement trouver à redire vis-à-vis de l’aboutissement de certaines intrigues. L’arc narratif traitant des micro-agressions raciales subies par Christopher McKay dans l’épisode “The next episode” , mériterait par exemple d’être creusé afin de donner plus de poids à son personnage, en quête d’identité dans un monde à majorité blanche. Mais cet argument semble être un bien mince bémol concernant une série qui n’en est qu’à sa première saison, et qui mérite encore de s’affirmer pleinement. 

Le point fort de cette nouvelle pépite HBO est donc de donner à voir un show visuel et des personnages mémorables, sans pour autant tomber dans les stéréotypes gratuits souvent présents dans les teen drama. Euphoria utilise ces stéréotypes, leur donne de la consistance, et les explore pleinement afin de mettre au jour ce qui se cache derrière le sportif populaire américain, la junkie marginale du lycée ou encore le père de famille prospère. Huit épisodes plus que convaincants qui ne devraient avoir aucun mal à faire passer la série à la postérité !

Euphoria (2019), de Sam Levinson, avec Zendaya, Hunter Schafer, Jacob Elordi…


Rachel Rodrigues

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