Comme il vous plaira, début de saison arriéré au Théâtre du Nord

Vous vous demandez comment ouvrir le bal théâtral de cette rentrée ? Ne vous questionnez plus. Shakespeare se tient là, fidèle au rendez-vous depuis cinq cents ans. Cinq cents ans, et toutes ses rides ! Si l’auteur ne nécessite plus aucune présentation, l’adaptation de Comme il vous plaira par Christophe Rauck manque un virage dans son travail de modernisation de la pièce. En salle du 17 au 20 septembre au Théâtre du Nord de Lille, elle affiche complet pour toute la semaine.

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Photo : Simon Gosselin, Théâtre du Nord

Comme il vous plaira est une comédie dans laquelle travestissement et jeux romantiques s’allient. La principale et plus emblématique de ses histoires d’amour est celle de Rosalinde et Orlando : Rosalinde, en exil dans la forêt d’Ardenne avec sa cousine Célia, se déguise en homme et prend l’identité de Ganymède. C’est donc en tant qu’homme qu’elle va séduire Orlando dont elle est éprise. Pour autant, la pièce n’est pas qu’intrigues amoureuses. Les épisodes d’affection sont coupés par le célèbre monologue du philosophe Jacques le Mélancolique : “Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’y sont que des acteurs.” 

Ce sont les personnages du Bouffon de la Cour et de Jacques le Mélancolique, incarnés respectivement par Alain Trétout et John Arnold, qui portent véritablement la comédie et apportent tout l’humour à la représentation. A travers le monologue tant établi du philosophe, Comme il vous plaira prend également une dimension plus profonde que la folâtrerie du spectacle. Raison pour laquelle ce discours a été placé au centre de la pièce. Dans une conversation recueillie par Isabelle Demeyère, attachée de presse au Théâtre du Nord, Christophe Rauck s’explique : « J’ai fait un montage des scènes et coupé quelques passages pour mettre en valeur, dans cette pièce un peu monstrueuse, trois moments d’exception : deux joutes entre les deux couples d’amoureux que sont Orlando et Rosalinde et Silvius et Phébé, et le monologue de Jacques le Mélancolique qui préfigure le long monologue d’Hamlet. » 

Une fiction adaptée au présent ?

Ce qui est sûr et pas moins incertain, c’est la temporalité de la pièce. Dans les costumes, dans le propos, dans la mise en scène… elle se fait tantôt moderne tantôt dépassée. Célia et Rosalinde sont d’abord vêtues de robes rappelant l’âge de Shakespeare, alors que les autres portent des vêtements plus contemporains – un masque de Catch, un sweatshirt ou un tailleur. L’on chante à la fois des airs du XVIIIe siècle et de Queen ou des Beatles, ou encore “When the rain begins to fall” de Jermaine Jackson et Pia Zadora en costume à paillettes et talons aiguilles. 

 

« Quand est-ce que l’on ramène le temps de la fiction au temps de la représentation ? »

 

Christophe Rauck se questionne justement sur ce balancement entre les temporalités : « Quand est-ce que l’on ramène le temps de la fiction au temps de la représentation ? L’aller-retour entre la fiction et la représentation m’intéresse, ramener la fiction au présent des spectateurs, à la temporalité du moment permet de faire écho à notre monde personnel. »

Mais l’épilogue arrive comme un cheveu sur la soupe et va à l’encontre de ces mêmes propos : il adjure aux femmes d’aimer les hommes et aux hommes d’aimer les femmes. Déclamée par Rosalinde sans aucune ironie apparente, cette péroraison passe mal. Après tout ce travail de mise en scène liant passé et présent dans une perspective plutôt moderne – quel dommage !

Une émancipation ratée

Christophe Rauck appuie sa réalisation sur le travestissement de Rosalinde. Il affirme ainsi : « On peut penser que Comme il vous plaira est une pièce assez soft, avec cette histoire de cousines qui s’adorent… Mais ces femmes s’échappent, partent en exil, s’émancipent ; la violence est là, sourde mais toujours présente. »

Selon Christophe Rauck, ces deux femmes s’émancipent en fuyant un régime patriarcal qui les empêche de vivre pleinement leur relation amicale. Certes. Néanmoins, le travestissement pose ici un problème majeur dans la lecture de l’émancipation féminine. L’une des deux, Rosalinde, s’extrait du patriarcat en se déguisant en homme. La seconde, Célia, définit automatiquement sa nouvelle identité sur celle de sa cousine en se désignant comme la sœur de Ganymède. Célia reste toujours enfermée dans un rapport patriarcal. Et si Rosalinde obtient le droit d’être libre, ce n’est pas en tant que femme mais en tant qu’homme. L’actrice, Cécile Garcia Fogel, va même jusqu’à singer des mimiques masculines. La protagoniste ne deviendra à nouveau une femme que pour se marier à Orlando. 

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Photo : Simon Gosselin, Théâtre du Nord

Il est alors difficile de faire une lecture féministe de la pièce. Là où la mise en scène aurait dû combler cet archaïsme, elle ne fait que le renforcer par le jeu des actrices. On se tord de gêne -ou de colère- lorsque Rosalinde, déguisée en Ganymède, parle de la faiblesse de son sexe – que rien dans la mise en scène ne vient contredire. 

Certes, la pièce de Shakespeare était révolutionnaire pour son époque. Proposer la fuite de deux jeunes femmes qui ne se sépareraient pour rien au monde était audacieux, bien que les personnages féminins fussent joués par des hommes. Mais aujourd’hui, cela ne semble plus suffire. Rosalinde et Célia endurent tout au long de la pièce les décisions de leurs camarades masculins. Un écho aux enjeux sociaux et une lecture féministe plus poussée manquent cruellement à cette mise en scène, qui aurait pu, par son côté décalé, être une réussite. 

Le spectacle sera en tournée à Antibes les 24 et 25 septembre, à Châlons-sur-Saône les 3 et 4 octobre puis à Rennes du 12 au 18 octobre.

Comme il vous plaira, de William Shakespeare, mise en scène par Christophe Rauck, avec John Arnold, Camille Constantin, Jean-Claude Durand…

Photos : Simon Gosselin, Théâtre du Nord


Amandine Falbo, Gaëlle Sheehan

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