National – Years and Years, après-demain, le déluge ?

Et si la dystopie était à nos portes ? Et si tous les dangers qui se profilent déjà actuellement  dans notre société étaient en réalité prêts à exploser à tout moment ? C’est le signal d’alarme qu’essaie de sonner la nouvelle série britannique, Years and Years. Avec un futurisme monstrueusement proche de la réalité, HBO nous donne à voir un monde sur le point d’être entièrement redéfini par les évolutions technologiques, environnementales et socio-politiques qui le traversent. Passionnant. Bouleversant.

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La famille Lyons

La nouvelle mini-série réalisée par Russell T. Davies prend un pas d’avance sur la fameuse et cauchemardesque Black Mirror en proposant une véritable fresque de la société d’aujourd’hui. Toutes les grandes préoccupations actuelles, qu’elles soient géopolitiques, économico-sociales, technologiques ou climatiques, sont abordées, au mieux via un événement marquant, au moins via les médias ou au détour d’une conversation. L’enjeu n’étant alors plus de représenter notre rapport à la technologie et l’impact qu’il a sur nos comportements sociétaux, mais bien de raconter une évolution possible et globale de notre monde.

Partant du Brexit de 2019 et de la lutte acharnée du Président américain Donald Trump pour construire son mur à la frontière mexicaine, la série suit cette évolution « au fil des années » à travers les yeux et vies d’une famille britannique, les Lyons. Au rythme des anniversaires du dernier arrière petit enfant, Lincoln, ils deviennent les témoins et protagonistes de bouleversements majeurs et parfois tragiques, depuis l’effondrement du système bancaire jusqu’à la création de camps d’internement pour les réfugiés et demandeurs d’asile, en passant par le cloisonnement des habitants dans leurs quartiers. Au point de départ de cette avalanche de dégâts semble se trouver le déclenchement d’une guerre nucléaire par les États-Unis, avec l’envoi d’un missile sur l’île chinoise de Hong Sha Dao, sur fonds de querelles territoriales. Mais qui faut-il réellement blâmer ?

L’individualisme vainqueur ?

La toute première scène de la série parle d’elle-même. Le « I don’t give a fuck » prononcé par la politicienne Vivienne Rook (Emma Thomson) vis-à-vis de tous les drames survenant à l’autre bout du monde, comme la crise au Yémen ou le conflit israélo-palestinien, symbolise la volonté ambiante de repli de certains pans de la population. Un postulat amer sur une civilisation occidentale qui ne voit souvent pas plus loin que le bout de son nez, et, de fait, est facilement séduite par de tels discours isolationnistes. Viv’ Rook, à la tête du reminiscent « parti 4 étoiles » devient alors l’incarnation d’une politique populiste en essor auprès des habitants et ne tardera pas à conquérir l’opinion et à se hisser au poste de Première ministre britannique.

Le « I don’t give a fuck » prononcé par la politicienne Vivienne Rook (Emma Thomson) […] symbolise la volonté ambiante de repli de certains pans de la population.

Dans un monde en pleine crise climatique, ce sont aussi de nouvelles problématiques qui apparaissent, notamment le manque d’espace et la nécessité de reloger toute une partie de la population, à cause des inondations à répétition. Un scénario qui renvoie également aux prédictions actuelles concernant la disparition de certaines villes telles que Miami, Venise ou Bangkok, en raison de la montée des eaux. En Grande-Bretagne, Vivienne Rook décide alors d’une politique visant à exhorter les habitants à partager leurs logements avec ceux ayant perdu le leur. L’occasion, une fois de plus, d’observer l’individualisme ambiant qui règne dans la société à travers les réactions frileuses de la population.

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De gauche à droite : Viktor Goraya (Maxim Alexander Baldry) et Daniel Lyons (Russel Tovey)

Le combat de Daniel, tentant le tout pour le tout pour ramener son petit ami Viktor, réfugié ukrainien, à la maison, peut également symboliser la victoire de cet individualisme en même temps qu’elle renvoie au drame des milliers de personnes mortes chaque année en essayant de traverser la Méditerranée. Une vision pessimiste également relayée par le regard sage et désolé de la grand mère Muriel, âme fédéraliste de la famille, assistant impuissante au délitement des relations familiales, ainsi qu’à l’inaction de ses petits enfants face à l’autoritarisme qui s’installe.

Les extrêmes au sommet

Le plus grand danger qui plane au-dessus des sociétés est en réalité le retour à des régimes de plus en plus autoritaires, portant à leur tête des leaders qui restent au pouvoir « à vie » (Vladimir Poutine, Xi Jinping), jusqu’à toucher des Etats aujourd’hui connus pour leurs démocraties, comme la France ou le Royaume-Uni. Des pas en arrière considérables commencent alors à s’opérer : aux Etats-Unis, Roe vs. Wade, l’arrêt historique de la Cour suprême légalisant l’avortement, est abrogé  -on ne saurait passer à côté d’une comparaison avec les récentes lois anti-avortement votées dans certains États américains- tandis qu’en Grande-Bretagne, la BBC jette l’éponge, étouffée par ce climat liberticide.  

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Vivienne Rook (Emma Thompson) se servant d’un gadget qui lui permet de couper le réseau et l’accès à Internet

Il semble d’ailleurs que face à ce monde dans lequel la paix est menacée, les régimes soient enclins à répondre par la force et l’oppression. Tandis qu’elle promet haut et fort au peuple anglais la pleine jouissance de leur liberté, Vivienne Rook, alors à la tête du gouvernement britannique, s’applique en secret à développer des camps d’internement, appelés les sites « Autrefois », destinés aux réfugiés et aux personnes contaminées lors d’attaques chimiques russes. Impossible alors de ne pas faire le lien avec les centres de rétention qui existent déjà aujourd’hui en France ou aux Etats-Unis.

Une fresque sociétale réussie

Years and Years dépeint enfin avec réalisme et précision l’environnement technologique de demain. A l’instar de Black Mirror, la série plante le décor et imagine, sans fantaisie, ce que l’avenir proche nous réserve en la matière. Cela donne un monde entièrement connecté et des télécommunications qui occupent la majeure partie des relations interpersonnelles, comme en témoignent les appels de groupe fréquentsdes Lyons, véritables réunions de famille des années 2020. Cela peut aussi faire peur … Les filtres Snapchat « chien » et autres, adulés par les jeunes, pourraient bien sortir de l’écran du smartphone et venir s’appliquer au véritable visage de leurs utilisateurs, s’interposant alors tragiquement entre l’ado et son entourage. La nouvelle production BBC fait ainsi le portrait d’une technologie de plus en plus assimilée et intégrée … A travers le personnage de Bethany, dont l’objectif à terme est de devenir entièrement digitale, Years and Years sonde le sujet du transhumanisme, en n’oubliant pas d’en montrer certains dangers.

Years and Years dépeint avec réalisme et précision l’environnement technologique de demain.

La série a également le mérite d’aborder certains sujets, comme celui de l’homosexualité ou encore celui de la transidentité, de manière juste et appropriée. A la différence de beaucoup de séries ou films dans lesquels on retrouve un traitement presque cathartique et répétitif des personnages issus de la communauté LGBT+, Years and Years se fait plus subtile. Comme si la projection dans un futur proche nous permettait d’espérer un réveil des consciences face aux questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre et ainsi la fin d’intrigues dramatiques racontant la lutte acharnée du personnage pour la reconnaissance et l’acceptation. 

Il n’est pas question ici de prêter à Daniel une intrigue larmoyante concernant son homosexualité mais bel et bien de le présenter, lui et son mari, comme un ménage de classe moyenne de Manchester. Ainsi, la transidentité de Lincoln est tout au long de la saison perçue par les autres personnages comme une quête libre et naturelle de soi. Elle n’est en rien un problème ou la cause de quelconques disputes au sein de sa famille, et n’est simplement l’objet que de quelques remarques bienveillantes ici ou là. Des comportements qui montrent bien à quel point la transidentité a réussi à s’ancrer dans les esprits.

Years and Years aura su s’imposer en tant que miroir représentatif de la société d’aujourd’hui, en peignant fidèlement le monde de demain. En proposant, sans forcer le trait, une représentation de l’Angleterre dans sa diversité, la nouvelle série d’anticipation réussit son pari haut la main et nous plonge dans le pire scénario possible. Finalement, une seule question subsiste : est-il encore possible d’y échapper ?

Years and Years (2019), de Russel T. Davies, avec Emma Thompson, Anne Reid, Rory Kinnear…


Rachel Rodrigues

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