National – Joker, « Is it just me, or is it getting crazier out there ? »

Avec 93,5 millions de dollars de recettes engrangées ce week-end aux États-Unis, le nouveau Joker s’est positionné en tête du box-office américain dès sa première semaine d’exploitation. Lion d’or à la Mostra de Venise, plébiscité par une presse dithyrambique et porté par l’immense acteur qu’est Joaquin Phoenix, le nouveau film inspiré de l’univers DC Comics s’apprête à tout dévaster sur son passage.

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) – Niko Tavernise, Warner Bros

La caméra ondule doucement pour s’approcher d’un homme déguisé en clown qui tente de sourire à son reflet. Pour Arthur Fleck, couverture de ce Joker version Todd Phillips (Very Bad Trip), la bouche est bien plus qu’un simple organe. Objet malléable, elle reflète l’essence d’un être qui n’a jamais eu d’autre ambition que de divertir un auditoire. Si en fond sonore, les nouvelles émises par la radio révèlent que les rats s’agglutinent aux portes de Gotham – métaphore suffisamment explicite pour annoncer le parti-pris du film – la folie d’une ville sur le point d’imploser n’altère pas, dans un premier temps, le dessein existentiel du personnage que le spectateur s’apprête à suivre. Et pourtant, dans la manière que celui-ci a d’écarter et d’élargir violemment sa cavité buccale, spectacle étrangement insoutenable, quelque chose paraît d’ores et déjà brisé.

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) – Niko Tavernise, Warner Bros

Avant qu’il ne devienne le Joker, Arthur Fleck, progéniture d’une urbanité sombre et violente, s’efforce de survivre. Le Gotham esquissé dès les premières minutes du long-métrage se révèle extrêmement précaire et individualiste. Le propos à forte résonance sociale, aussi évident soit-il, accorde d’emblée sa bénédiction à l’empathie naissante du spectateur pour le parasite de la société qu’est l’homme au sourire impérissable. D’autant plus que les riches, symbolisés par le candidat à l’élection municipale Thomas Wayne (tiens, ce nom ne vous dit rien ?) apparaissent comme purement détestables dans l’ostentation des richesses et sont coupés de la réalité économique de la ville. Excessivement misérabiliste et manichéen à ce sujet, Joker prend là un risque conséquent, mais qui s’avère payant par la suite.

Solitude scorsesienne

Car Joker est avant tout une ode à l’errance. L’errance d’un homme qui se manifeste inlassablement de lieux en lieux, avant de rentrer dans l’appartement esseulé où il habite avec sa mère affaiblie. Sa personne finit par envahir peu à peu l’écran, la réalisation le consacrant constamment en contre-plongée, de manière quasi-christique (tout comme la population le fera par la suite), bien qu’elle diabolise injustement, par ses précautions pour l’approcher, un homme résolument joyeux.

« La peinture de Gotham se devait ainsi d’être à l’image du monstre « si humain » qu’elle avait engendré. »

Mais le film lui-même, pendant une bonne heure, divague et cherche à s’assembler. Sa narration, qui semble décousue dans un premier temps, monte en réalité crescendo pour atteindre un climax d’une puissance dévastatrice, chaotique, qui marque la renaissance d’un homme dans une société qu’il parvient enfin à appréhender. Un être ayant grandi dans la violence ne pouvait façonner sa véritable identité ailleurs que dans celle-ci, du moins c’est ce que clame le film. La peinture de Gotham se devait ainsi d’être à l’image du monstre « si humain » qu’elle avait engendré. À ce sujet, il est difficile de passer outre l’influence scorsesienne dans la manière de filmer la ville comme un personnage à part entière. Étouffante et oppressante dans Joker, elle n’est pas sans rappeler le New York qu’arpentait un chauffeur de taxi du nom de Travis Bickle en 1976. D’ailleurs, clin-d’oeil cinéphile, l’animateur de télévision adulé par Arthur Fleck dans le film est campé par un certain Robert de Niro, son prédécesseur en la matière.

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) et Penny Fleck (Frances Conroy) – Niko Tavernise, Warner Bros

Joker malgré-lui

Joker n’en demeure pas moins un film unique en son genre, qui s’illustre dans le certain écart instauré avec le DC Universe (DCU). Todd Phillips a déjà expliqué qu’il ne faisait pas un film sur le Joker mais racontait l’histoire de quelqu’un qui le devient. Cela s’avère difficilement contestable lorsque l’on réalise à quel point le personnage du Joker apparaît ici, non comme une fin en soi mais comme le moyen de dépeindre une société ravagée par des intérêts divergents. Dans son traitement de cette figure iconique de la pop-culture américaine, le réalisateur fait le choix de la sobriété en le présentant comme un arlequin d’une simplicité manifeste et à l’ingéniosité mesurée. Celui-ci n’apparaît au final que comme un individu ayant perçu le fonctionnement de la société et de sa folie. Fou, lui ne l’est pas. S’il tente de produire un rire authentique, Arthur Fleck, qui est atteint de troubles neurologiques l’obligeant à s’esclaffer de manière incontrôlée, est avant tout un rêveur. Son maquillage de Joker n’est alors qu’un moyen de diaboliser son essence rejetée par tous, de provoquer le rire.

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) – Niko Tavernise, Warner Bros

Un film d’auteur sur un univers enclin au fan-service

Si le réalisateur parvient à proposer un film d’auteur à partir du super-vilain le plus populaire de tous les temps, il ne s’empêche pas pour autant de délivrer par instants un fan service efficace. En guise de point d’orgue : la confrontation entre le futur Joker et un jeune garçon, simplement séparés par une grille, et dont le nom fut murmuré par une salle de cinéma entière: Bruce Wayne.

Mais contrairement à nombre de ses prédécesseurs, le « Clown » n’affronte pas le Chevalier noir dans cette version. C’est d’ailleurs précisément là que la prestation de Joaquin Phoenix n’est pas comparable avec celle de Jack Nicholson ou de Jared Leto. L’histoire du personnage a toujours fait l’objet d’un certain nombres de fantasmes. La prestation du regretté Heath Ledger en 2008 dans The Dark Knight, glorifiée par certains pour avoir sollicité trop de zones d’ombres de sa personnalité afin d’incarner le meilleur ennemi de Batman, y est pour beaucoup. Incarner la personnalité extrême du Joker est-elle une tâche si exigeante qu’elle demande à un acteur d’adapter sa personnalité toute entière aux bas-fonds d’une âme à la noirceur inégalée ? Joaquin Phoenix  a tenu à faire taire les rumeurs. Tout comme Todd Phillips qui n’a pas hésité à affirmer que ce Joker-ci était censé s’adapter à son acteur.

« Sa quête obsédée d’un rire glaçant à la hauteur de la légende du personnage qu’il a si longtemps hésité à incarner… »

Et justement, comment ne pas finir cette critique sans parler de la prestation monumentale de Joaquin Phoenix. Amaigri plus que de raison pour interpréter le rôle, l’acteur, qui est apparu à 4 reprises sur les écrans français depuis un an, porte pendant deux heures un projet fou : celui de proposer une nouvelle version du personnage le plus susceptible de déclencher les passions des fans aguerris de l’univers DC. Ses pas de danse gracieux, inspirés de l’acteur américain Ray Bolger et travaillés avec le chorégraphe Michael Arnold, sa faculté à faire cohabiter en un personnage laideur et grâce, sa quête obsédée d’un rire glaçant à la hauteur de la légende du personnage qu’il a si longtemps hésité à incarner… Sa prestation est un modèle du genre et confirme Joaquin Phoenix comme l’un des plus grands acteurs de sa génération.

Subversif et terriblement ancré dans la réalité, Joker est la claque attendue et s’affirme déjà comme l’un des films de l’année.

Joker (2019), de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz…


Francesco Depaquit

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