National – Blasphemous, toi ma belle Andalouse

Sorti le 10 septembre, le dernier né du studio sévillan The Game Kitchen (The Last Door…) a été largement acclamé par la presse spécialisée et les joueurs. Fruit d’une nuit torride entre Dark Souls, Metroid et Castlevania, son game design fait l’unanimité. Son esthétique, quant à elle, largement inspirée des mythes, légendes et croyances ibériques, est un courant d’air frais que le studio souffle sur le genre des metroidvania.

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Le taureau, animal symbole de l’Espagne, apparaît à plusieurs reprises

Enrique Cabeza, le directeur artistique du jeu, explique que la création de l’avatar du joueur, le Pénitent, est à la base de toute l’esthétique de Blasphemous. L’idée de le coiffer d’une grande capuche en fer faisant office de casque, dont la forme rappelle celles que portent les membres des congrégations de Séville lorsqu’ils défilent lors de la Semana santa (Semaine sainte), a décidé les membres de l’équipe à construire toute l’esthétique du titre autour du folklore ibérique, en particulier andalou. Les origines historiques de ce vêtement remontent au Moyen-âge : Les sambenito (c’est le nom de la capuche) étaient portés par les pénitents pour exécuter l’exposition publique de leur repentance. Plus tard, les victimes de l’Inquisition espagnole devront la porter pour exposer leur honte.

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Le Pénitent, facilement repérable à l’écran

Les références à la Semaine sainte sont nombreuses. Cette fête est la plus importante de la ville de Séville et très célèbre en Espagne : durant les festivités, les soixante confréries de la ville se rendent en procession, les unes après les autres, à la cathédrale de Séville, en signe de pénitence. Dans Blasphemous, La Hermandad del Genuino Sepulto (Confrérie du Vrai Enterrement), à laquelle le joueur peut apporter les restes des victimes du Miracle, est inspirée par la bien réelle Hermandad de la Caridad (confrérie de la Charité) qui récupérait les restes des victimes de l’Inquisition durant le Moyen-âge pour leur offrir une sépulture décente. Les développeurs ont-ils tenté, en assimilant l’Inquisition au Miracle, de pointer du doigt les erreurs passées du catholicisme ? Le jeu vidéo est globalement très timide en ce qui concerne la religion et le directeur artistique de The Game Kitchen ne l’a pas confirmé.

Mythes et légendes ibériques

Au-delà des références religieuses pures, qui ne peuvent être totalement séparées de la culture populaire du sud de l’Espagne, certains éléments du jeu sont entièrement inspirés des mythes et légendes que les développeurs partagent comme leur culture commune. Le personnage horrifique d’Altasgracias est ainsi directement inspiré de la légende sévillane de Santa Librada. Cette légende raconte comment l’une des filles adoptives du roi du Portugal, promise contre son gré au roi de Sicile, implora Dieu de la rendre horrible et repoussante, ce qu’il fit en la recouvrant d’une épaisse fourrure. Dans le jeu, le joueur se retrouve dans une salle occupée par un œuf de fourrure auquel il faut offrir trois objets corrompus, traditionnels des mariages sévillans, afin d’en faire sortir Altasgracias. Ce personnage offre alors au joueur un objet indispensable pour poursuivre sa quête.

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Si elle est repoussante, Altasgracias n’en est pas moins inoffensive

L’un des boss du jeu, un visage à peine humain à moitié fondu et  grimaçant dans le noir, vient lui aussi d’une histoire de mariage forcé et de souffrance. La légende de Maria Coronel raconte comment cette femme, aristocrate très pieuse, se réfugie dans un couvent pour échapper aux avances du roi Pedro Ier, surnommé Le Cruel. Lorsque le roi la retrouve, elle court à la cuisine et verse sur son visage de l’huile bouillante afin de se rendre laide et de repousser le roi. Ces légendes survivent dans le folklore et à présent dans les jeux vidéos.

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Notre-Dame au Visage Calciné

La peinture comme source d’inspiration

Lorsqu’il s’agit des graphismes d’un jeu vidéo, faire référence à une peinture célèbre entrée dans la culture commune permet d’unifier les joueurs dans la même idée, la même impression, la même sensation. L’équipe de Blasphemous a recours à ce moyen à plusieurs reprises. Lors de la création de la garde de Mea Culpa par exemple, l’épée du Pénitent. Le crucifié aux membres tordus qui y figure, et que l’on aperçoit dans certaines cinématiques, est directement inspiré des deux voleurs qui furent attachés à des croix aux côtés de Jésus. L’un d’eux apparaît sur l’œuvre de Titien, le peintre italien, qui réalise, vers 1566, Le Christ et le bon larron . Dans la tradition iconographique chrétienne de la Renaissance, les deux voleurs étaient représentés avec leurs membres tordus afin que l’on ne puisse pas les confondre avec le fils de Dieu.

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La garde de Mea Culpa, l’épée du Pénitent

L’œuvre de Francisco de Goya a inspiré plusieurs des designs du jeu. Ces petits détails qui provoquent la reconnaissance immédiate de l’œuvre se matérialisent bien dans l’exemple de Gémino, un mystérieux personnage que le joueur croise “là où se meurent les oliviers”, une zone de l’immense carte du jeu. Ce martyr est emprisonné dans une carapace de métal faite à son image, qui ne laisse apparaître que son bras et un de ses yeux. Juan Miguel Lopez Barea, un des concept artist de Blasphemous, explique que la forme de cet œil est directement inspirée de ceux du Saturne que Goya dépeint lorsqu’il réalise le tableau Saturne dévorant un de ses fils. C’est cette même démence nimbée de terreur que l’équipe de The Game Kitchen parvient à transmettre en 10 pixels. Le personnage de La Senora de los Seis Dolores (la Dame des Six Afflictions) est également inspiré d’une œuvre de Goya. Il s’agit cette fois du Vol des Sorcières qu’il a peint vers 1797.

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Gémino prisonnier, victime heureuse du Miracle
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La Dame des Six Afflictions

Du flamenco au rock, la geste de Carlos Viola

Pour créer la musique de Blasphemous, le compositeur Carlos Viola (qui avait déjà collaboré avec le studio pour The Last Door) s’est concentré sur des ambiances sombres mixées avec des musiques traditionnelles espagnoles. La musique des boss fut ainsi créée. Pour l’ambiance des parties d’exploration du gameplay, le compositeur s’est appliqué à conserver la base d’un folklore détourné, tout en rendant les thèmes moins sombres et épiques. Carlos Viola a choisi la guitare espagnole, accompagné par d’autres instruments classiques dont il a enregistré les sons sans synthèse afin d’obtenir un résultat plus vivant. Exit la guitare électrique, le compositeur la remplace par une vielle à roue, instrument du Moyen-âge encore très utilisé en Catalogne. Carlos Viola évoque la difficulté de trouver les inspirations nécessaire à la création de la musique du jeu : « on ne trouve aucune référence valide dans des jeux similaires ». « La culture ibérique est un facteur très important dans le jeu, tout repose sur elle, donc la musique devait l’être aussi, et paraître familière à ceux qui connaissent cette culture », confie le compositeur. Un processus long et difficile qui aboutit finalement à une des bandes sons les plus originales de ces dernières années.

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Une vielle à roue

Patrimoine vivant et vie quotidienne d’Andalousie

Au-delà des références à l’art, le jeu rappelle parfois la culture populaire andalouse. Le joueur rencontre dans chaque boutique le personnage de Candelaria, un marchand dont chaque parole est en fait la citation de couplets connus de chansons espagnoles. Par exemple Y sin embargo te quiero ou bien Herencia gitana sont deux des œuvres des compositeurs andalous Quintero, Leon et Quiroga, chantés dans les années 1930 par Conchita Piquer. Des références qui ne manquent pas de faire sourire les joueurs espagnols mais qui restent parfois des énigmes pour les joueurs étrangers.

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Candelaria le marchand poète, dans sa tente

Dans un autre registre, les développeurs ont également utilisé certains des vêtements traditionnels que l’on peut encore apercevoir de nos jours lors des fêtes à Séville pour créer certains des ennemis que rencontre le Pénitent au cours du jeu. Les tizona, épéistes fantômes revêtent la mantilla, voile léger que portent les femmes espagnoles catholiques à la messe. D’un autre côté Deogracias, qui guide le personnage tout au long du jeu, porte un dessous de plat en osier en guise de masque, objet très commun dans les cuisines espagnoles.

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Les tizona revêtent la traditionnelle mantilla

Les paysages du sud de l’Espagne

Les paysages et villes d’Andalousie ont été pris comme modèles par l’équipe de The Game Kitchen pour créer l’environnement du Pénitent. Le Puente de los Tres Calvarios (le Pont des Trois Calvaires), qui mène le personnage vers la dernière zone du jeu et l’un des combats les plus techniques de Blasphemous, celui contre Crisanta, imite l’apparence du pont Isabel II à Séville, le plus connu de la capitale andalouse. Enrique Cabeza explique que ce pont est parfois appelé « Celui des tristes destinations », un parallèle évident avec celui créé par les développeurs dans le jeu.

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Le pont des Trois Calvaires

Sans parler des kilomètres de paysages différents que le Pénitent parcours dans Blasphemous, le bâtiment le plus important, la Madre de Madres (la Mère des Mères), l’archicathédrale du jeu, dédale impressionnant constituant la dernière zone, est directement inspirée de la cathédrale de Séville, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. La Giralda, nom donné à la tour de la cathédrale de Séville, sert de base à la zone qui correspond au toit de la Mère des Mères et mène au boss final. Selon Jesus Campos, l’un des concept artist de The Game Kitchen, l’objectif pour le fond du champ sur lequel le Pénitent évolue était de reproduire la « chaude lumière » qui filtre par les vitraux de la cathédrale de Séville.

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L’intérieur, chaleureux et mortel, de la Mère des Mères

L’hybridation heureuse de The Game Kitchen

Là où l’équipe à l’origine de Blasphemous dévoile son habileté, c’est lorsqu’elle mélange plusieurs références, qui lui sont propres, afin de créer certains des éléments les plus emblématiques du jeu. Jocinero, Hijo de la Luna y el Toro (Jocinero, Fils de la Lune et du Taureau), est une sorte de chérubin auquel il faut rapporter ses frères, disséminés à travers le monde de Custodia. Il est le résultat du croisement entre une chanson de flamenco traditionnelle d’Andalousie, La Luna y El Toro (nul besoin de traduction) de Carlos Castellano et Figure with meat, l’une des variations que Francis Bacon produisit en 1954 à partir du portrait du pape Innocent X, œuvre de Diego Velazquez. On y voit le pape défiguré, entouré des deux moitiés d’un bœuf éventré. Il est d’ailleurs intéressant de noter, comme si la culture ibérique n’était pas déjà assez présente dans le titre, que le nom du chérubin, Jocinero, est celui que portait un taureau devenu célèbre pour avoir abattu, au cours d’une corrida en 1862, l’homme qui lui faisait face en lui plantant l’une de ses cornes dans le cœur.

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Jocinero, Hijo de la Luna y el Toro

Résultat de l’hybridation fructueuse des différents aspects de la culture ibérique et catholique, le jeu de The Game Kitchen, s’il n’est pas révolutionnaire en terme de gameplay et reste un metroidvania classique, a le mérite d’aller chercher ses influences en des lieux peu connus, de faire preuve d’audace dans son traitement esthétique de la religion et de se montrer, finalement, délicieusement instructif pour ceux d’entre les joueurs qui sont prêts à faire le voyage pour comprendre toutes les références que Blasphemous cache.

The Game Kitchen, Blasphemous (2019), PC, PS4, One, Switch


Pierre Deroudilhe

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